Achever ne vous rendra pas plus heureux

achever

Shawn Achor, l’auteur de « The happiness advantage »

En résumé : Il y a une différence entre achever et s’accomplir. Le premier a pour but de créer. Le second de générer en soi un sentiment de bien-être. Cette opposition est pourtant illusoire. On cherche à achever car on croît que cela nous amènera à l’accomplissement de soi. Si tout être humain recherche le bonheur, c’est-à-dire un état subjectif de bien-être, il serait pertinent d’inverser la hiérarchie : la quête de plénitude comme priorité puis celle de l’achèvement.

Temps de lecture : ~6 minutes

  • Ernest Hemingway, prix Nobel de littérature : se suicide avec un fusil
  • Kurt Cobain, dieu vivant du rock alternatif et du grunge : se suicide en combinant opiacés, héroïne, champagne et Rohypnol.
  • Robin Williams, oscar du meilleur acteur et l’une des personnalités les plus appréciées aux USA : se suicide par pendaison

Ces trois personnes ont connu un succès hors du commun. Ils ont gravi les échelons de leur domaine pour atteindre l’excellence et le respect de leurs pairs. Pourtant, ils se sont suicidés. Ce constat soulève un problème fondamental propre à notre société occidentale ainsi qu’à la direction dont beaucoup d’entre nous aspirent.

Nous sommes conditionnés de manière à croire que le succès nous apportera un état de bien-être. Par « succès », j’entends la réussite de nos projets et non uniquement la célébrité. Devenir libre financièrement grâce à sa passion est un succès par exemple. Même si l’on reste dans l’anonymat. Mais alors, pourquoi ces personnes qui incarnent la réussite se sont-elles suicidées ?

Il y a bien sûr plusieurs hypothèses valables pour chacune d’elle et la réalité, comme toujours, en est un mélange.  De mon côté, je vais répondre à la question en exposant ce qui est pour moi un problème décisif se retrouvant dans toutes les facettes de notre culture.

Achèvement VS accomplissement

Je définirais l’achèvement comme l’atteinte de ses objectifs principaux, c’est-à-dire la réussite. Comme dit précédemment, on remarque que même les personnes ayant achevé un nombre colossal de choses peuvent être malheureuses. On en conclut que l’achèvement seul ne contribue pas au bien-être.

Par contre, il existe des personnes n’ayant pas achevé grand-chose sur cette terre et qui démontrent une joie de vivre désarmante. Leur bien-être est indépendant de l’achèvement : c’est ce qu’on appelle l’accomplissement intérieur ou la plénitude.

L’achèvement est dépendant de l’accomplissement pour générer du bien-être. Alors que l’accomplissement est indépendant de l’achèvement. Une conclusion logique et efficiente serait de se concentrer sur l’accomplissement. La réalité démontre que la majorité fait l’inverse. Il suffit pour cela de survoler les catégories de livres informatifs à succès :

  • Comment devenir riche
  • Comment être plus productif
  • Comment se faire aimer des gens
  • Comment séduire
  • Comment manipuler

Et on s’étonne de finir avec de charmants millionnaires suicidaires ?

Chercher à s'accomplir

La recherche de tout être humain est d’atteindre un état de bien-être. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de personnes qui se lèvent le matin tout en se réjouissant de son futur malheur. Cette quête effrénée de l’achèvement est le signe de ce besoin fondamental. Il est pourtant difficile d’imaginer une quelconque réussite tant que nous ne nous concentrons pas aussi sur notre plénitude.

Mais comment faire ?

Je pense que le premier pas est de le définir comme un vrai objectif. Idéalement, améliorer son bien-être devrait être la tâche prioritaire. Mais pas indirectement : « quand je serai riche je serai heureux, alors je fais tout le nécessaire pour amasser de l’argent ». Je parle d’un objectif direct : mettre en place les ressources nécessaires pour s’accomplir.

Un exemple qui illustre bien l’absurdité de notre conditionnement actuel est la méditation. C’est LA technique à la mode. Mais la plupart des auteurs ne la présentent pas comme un outil permettant d’accroître le bien-être de son utilisateur, c’est beaucoup trop abstrait. Ils la présentent comme un moyen prouvé scientifiquement d’augmenter sa productivité. Et pourquoi veut-on devenir plus productif ? Pour achever plus. Et pourquoi voulons-nous achever plus ? Pour améliorer notre bien-être. Ne serait-il pas plus simple d’utiliser la méditation comme moyen direct de l’augmenter ?

Dans la même lignée, je lisais un article lambda qui expliquait que passer du temps dans la nature, être avec des êtres aimés et se dépenser physiquement augmentaient la productivité et la créativité. Mais avant toutes choses, elles augmentent le bien-être !

Shawn Achor explique dans son livre « The Hapiness Advantage » que la recette du succès est inversée : ce n’est pas le succès qui mène au bonheur, mais le bonheur qui mène au succès. Mais pourquoi voudrions-nous atteindre le succès si nous sommes déjà heureux ? Est-ce qu’une personne fondamentalement heureuse voudrait vraiment se tuer à la tâche pour être « successful » ?

Le vrai bonheur est le pire ennemi du succès. Seule une personne mal dans sa vie cherchera une cause externe pour pallier sa souffrance. Le succès demande des efforts, des sacrifices, de la souffrance. Qui serait prêt à payer le prix alors qu’en a déjà la récompense ? Ce serait comme gagner une voiture pour ensuite retourner chez un concessionnaire et lui donner l’argent.

 

Achever et s'accomplir

Des personnes rétorqueront qu’il existe un nombre de personnes ayant réussi et s’étant accomplies. C’est vrai. Mais cela démontre simplement un double travail : sur soi-même et dans le monde.

Si on s’arrêtait à ma réflexion ci-dessus, plus personne n’agirait dans ce monde comme nous le faisons maintenant. Les bouddhistes répondraient que ce n’est pas une grande perte. Pour paraphraser Matthieu Ricard, l’occident fait des progrès majeurs dans des domaines mineurs. Oui, nous pouvons traverser le monde en quelques heures, mais nous le traversons en étant malheureux.

Je pense cependant qu’il est possible de vouloir agir sur ce monde tout en améliorant son bien-être. La quête sera alors d’une autre nature et la notion d’altruisme est difficile à retirer de l’équation. Si une personne abandonne le sacrifice de l’achèvement en vue d’accroître son bien-être, elle le fait pour améliorer celui des autres. Nous touchons ici un monde propre aux saints dans le sens large du terme.

Mais cette idée est dangereuse. C’est un piège où beaucoup de personnes sont tombées. Pourquoi ? Car elle déguise un désir égoïste d’achever avec le masque de l’altruisme. Des personnes mues par le désir de succès se convainquent qu’elles le font pour les autres. On en arrive à entendre des gens qui disent vouloir atteindre la liberté financière avec leur passion pour aider le monde.

Nous sommes en pleine dissonance cognitive : la personne a conscience que son désir d’achèvement ne le mènera pas au bonheur, mais son conditionnement est si fort, qu’elle continue d’agir ainsi. Pour diminuer cette pression psychologique, elle se convainc que ce n’est pas un désir d’achèvement. En réalité, elle attribue la majorité de ses ressources à l’achèvement tout en délaissant l’accomplissement. Retour à la case départ.

Un dernier mot

 

Les lignes de ce texte peuvent faire croire que je méprise l’achèvement, loin de là. Je pense simplement que nous ne le mettons pas à sa juste place. L’accomplissement, la quête de la plénitude devraient figurer en haut de la liste. Gardons en tête que tout ce que nous faisons a pour but ultime d’accroître notre bien-être. Quand une occasion s’ouvre à nous pour l’accroître instantanément, profitons-en. Ne nous disons pas « je vais méditer pour devenir plus productif », mais « je vais méditer, car cette pratique me fait me sentir mieux ». Apprécions certains moments de la vie pour juste ce qu’ils sont : une source directe de bien-être.

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Damien | pleindetrucs.fr

Excellent article man !

C’est agréable de lire ça.

Et ça pose une bonne question sur nos ordres de priorité.

Je rajoute une petite théorie : l’achèvement (dans une certaine mesure) contribue à la confiance en soi, qui elle même peut favoriser l’accomplissement.

Puis, j’avais lu un truc (dont je ne me souviens plus exactement la source, mais il me semble que c’était un bouquin Indien) qui parle de plusieurs grandes phases dans la vie.

Et ce dont je me souviens, c’est que selon ce bouquin l’achèvement est une étape qui précède l’accomplissement. Du moment où on est « rassasié » par ce qu’on a achevé. C’est la phase de « se prouver des choses à soi-même et aux autres » qui mène à l’acceptation du monde tel qu’il est.

En bref, les deux sont liés.

Et entièrement d’accord avec toi que l’achèvement n’est pas une fin en soi sur le plan du bien-être 😉

À très vite !

– Damien

Reply
    Christopher Lieberherr

    Hey !

    « Je rajoute une petite théorie : l’achèvement (dans une certaine mesure) contribue à la confiance en soi, qui elle même peut favoriser l’accomplissement. »

    Je pense justement que l’achèvement et l’accomplissement sont indépendants. Et que la croyance de la contribution du premier est la source du manque du deuxième. L’achèvement risque de procurer un accomplissement superficiel si celui-ci n’est pas accompagné d’un certain travail.

    Une vraie confiance en soi devrait être basée sur le potentiel et non sur l’historique de nos actions passées. Théoriquement parlant 🙂

    « Et ce dont je me souviens, c’est que selon ce bouquin l’achèvement est une étape qui précède l’accomplissement. Du moment où on est « rassasié » par ce qu’on a achevé. C’est la phase de « se prouver des choses à soi-même et aux autres » qui mène à l’acceptation du monde tel qu’il est. »

    C’est possible, mais sera-t-on un jour rassasié ? J’ai l’impression que ce n’est plus possible avec la culture que nous avons actuellement.

    A très vite !

    Christopher

    Reply
Marine

Salut Christopher,

c’est quelque chose d’important que tu soulignes là, on croit toujours trop souvent que le « succès », la « réussite » garantissent le bonheur, les quelques exemples que tu cites (et il y en a bien d’autres, malheureusement) prouvent que ce n’est pas le cas.

Sûrement que le « succès » que ces personnes avaient n’étaient pas ce dont elles avaient besoin ou s’avérait loin d’être suffisant, en n’étant pas l’unique chose dont elles avaient besoin pour être heureuses.

« Par contre, il existe des personnes n’ayant pas achevé grand-chose sur cette terre et qui démontrent une joie de vivre désarmante. »

Oui. Et cela peut être difficile à accepter. Résistance du cerveau, de ce que l’on nous a appris (bourré dans le crâne). On a beau dire que l’argent, la célébrité, etc. ne fait pas le bonheur, que plein de gens le trouve dans des petits riens, y compris en ne sortant jamais de leur village toute leur vie. Et pourtant, ces mêmes personnes qui disent ça vont dire par ailleurs qu’il faut voyager pour être heureux, faire ceci, faire cela, avoir ceci avoir cela parce que bon quand même, c’est un minimum ! Eh non…

« La recherche de tout être humain est d’atteindre un état de bien-être. »

Entièrement d’accord. On perd trop ça de vue. Parce que ça peut faire peur peut-être de se recentrer sur soi pour savoir/tester ce qui nous rend heureux, dans état de bien-être, et de découvrir que ce n’est pas ce que « on » nous dit. Que cela va à l’encontre de ce que beaucoup de gens pensent. On va donc rencontrer des résistances. On n’aime pas ça.

« Je pense cependant qu’il est possible de vouloir agir sur ce monde tout en améliorant son bien-être. »

Oui. Je pense que plus le nombre de personnes heureuses augmente, plus le monde se porte mieux et donc la société en général. On a tout intérêt à ce qu’un maximum de personnes soient heureuses… d’un point de vue humain. Si on prend d’autres points de vue alors là, l’intérêt n’est pas que les gens soient heureux, juste dans un état pas trop malheureux.

« On en arrive à entendre des gens qui disent vouloir atteindre la liberté financière avec leur passion pour aider le monde. »

Ah oui ! Après je pense qu’on peut avoir les deux. Beaucoup disent qu’il faut d’abord le faire pour les autres. Je pense que la plupart, c’est pour soi d’abord et si ce qu’on fait permet d’aider les autres en prime, c’est super !

« Apprécions certains moments de la vie pour juste ce qu’ils sont : une source directe de bien-être. »

Belle conclusion:)

Excellente fin de semaine !

Reply
    Christopher Lieberherr

    Hello Marine !

    Merci pour ton commentaire. Tes ajouts et précisions sont très pertinents !

    A très bientôt et excellente fin de semaine à toi !

    Christopher

    Reply
Lorenz

Salut Christopher,

Je suis convaincu par ce que tu expliques, et il faut réaliser que c’est une véritable baffe aux valeurs promues par notre société: a force d’être constamment harcelé par la publicité omniprésente, nous sommes conditionnés à penser que la possession matérielle, le succès, la célébrité, la reconnaissance, etc. rend heureux! D’où la nécessité d’être plus productif, de « réussir », etc. Or c’est évidemment faux et d’après moi cette dissonance cognitive est constatée consciemment ou inconsciemment par quantité de personnes qui se retrouvent alors perdues devant leur échec, malheureuses alors qu’elle ont tout ce que la société leur disait d’avoir pour être heureuses.
D’après moi c’est l’explication principale au nombre de suicides dans notre société qui n’a jamais été aussi élevé, et certains auteurs vont jusqu’à y relier directement les guerres, la faim dans le monde et les problèmes environnementaux.

Tout ça pour un « malentendu », il serait temps de comprendre que tout ce que nous voulons est simplement être heureux et que pour l’être il suffit de se le fixer directement comme but. Pas besoin d’être riche, célèbre, reconnu, …

Reply
    Christopher Lieberherr

    Salut Lorenz,

    « Tout ça pour un « malentendu », il serait temps de comprendre que tout ce que nous voulons est simplement être heureux et que pour l’être il suffit de se le fixer directement comme but. Pas besoin d’être riche, célèbre, reconnu, … »

    Entièrement d’accord avec toi ! Mais quel malentendu !

    A bientôt et merci pour ton message !

    Christopher

    Reply
      Lorenz

      Et bien d’après moi il y a un malentendu énorme car ce que beaucoup (moi y compris jusqu’à récemment) considèrent comme moyen d’augmenter son bonheur (achever, réussir, augmenter ses possessions matérielles, être riche, avoir une belle voiture, être puissant, se développer, être aimé, etc.) ne permet justement pas d’être plus heureux.
      Après ça ne l’empêche sans doute pas non plus hein, mais le problème vient du fait notre société et le marketing nous rabattent sans cesse les oreilles avec cette fausse croyance et que nous finissons justement par y croire, d’où le tragique malentendu!

      Il faut réaliser que lorsqu’on croit que l’argent fait le bonheur par exemple, on est bien plus enclin à voler, faire des montages financiers frauduleux, envahir l’Irak pour s’accaparer son pétrole, détruire la planète, faire en sorte de ne pas trop s’engager contre la faim dans le monde, etc.

      Alors que si l’on croit (sait?) que l’argent ne fait pas le bonheur, on est bien plus enclin à aider son prochain, être généreux, à l’écoute, etc.

      Sacré différence non? Après la question est toujours la même: qu’est-ce qui rend heureux? ^^

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