Aigue-Marine

aigue-marine

I

Abby enleva sa main droite du volant pour empoigner son paquet de cigarettes. Elle en pinça une du bout des lèvres et tenta de l’allumer sans enflammer ses cheveux blonds vénitiens. Une fois embrasée, elle la reprit de la main gauche et la laissa se consumer par la fenêtre, vierge de toute aspiration.

Bien que les gens la croyaient brûler plus d’un paquet par jour, Abby ne fumait pas. Inhaler une fumée tapissant ses poumons de cendres la répugnait.

Elle aimait cependant l’idée qu’elle pouvait enclencher, tenir du bout des doigts puis éteindre une fournaise dépassant les 800 ° Celsius. La maîtrise du feu dans sa forme la plus simple.

Bien sûr, l’autre raison était de soutenir son image de rebelle. Dans son passé, elle avait fumé, et même beaucoup. Son agent lui avait vite interdit ce vice qui allait rendre sa peau terne, ses joues creuses et ses dents jaunâtres. La maladie se vend mal, la mort encore moins. Mais si elle arrêtait de fumer pour devenir la gentille fille rangée, il y avait aussi le risque qu’elle perde son public.

La solution se trouvait dans la simulation d’une vie malsaine tout en suivant un programme drastique de beauté. Les fumeurs pouvaient ainsi se réconforter en lançant une phrase stupide comme : « regarde, elle fume un paquet par jour et elle est magnifique ».

Il en était de même avec l’alcool. Elle était devenue maître dans l’art de l’imitation : mélanger sa vodka avec de l’eau, tremper ses lèvres et vider le contenu dans un endroit stratégique ou boire cul sec puis courir aux toilettes pour se faire vomir.

La drogue requérait plus d’ingéniosité. Quand Abby arrivait à une fête, elle affirmait en avoir déjà trop prise quand elle arrivait à une fête. Les gens insistaient peu, effrayés par le scandale qu’une overdose pouvait engendrer. Le fournisseur risquait la prison, une amende douloureuse ou une mauvaise publicité de la part des médias. La dernière conséquence s’avérait la pire. Cependant, les plus téméraires commençaient à soulever des soupçons à l’égard de cette excuse répétée.

Il faisait beau ce jour-là et elle avait oublié ses lunettes de soleil. La corvette noire roulait à contre-jour, ce qui forçait Abby à plisser des yeux. Elle détestait devoir le faire. Chaque froncement avançait le décompte qui l’amènerait à sa première ride. Une première ride qui lui ferait perdre des fans. Une première ride qui l’esclavagerait à la torture chronophage des aiguilles débordantes d’acide. Une première ride qui initierait sa lutte pour conserver une fraîcheur que des millions de remplaçantes détiendront sans effort.

Elle bifurqua à droite pour sortir de la route principale. Ce chemin était plus long, mais l’ombre des bâtiments protégerait mieux ses yeux. Du reste, elle allait pouvoir voir sa nouvelle affiche. On lui avait promis qu’elle serait accrochée ce jour même. Le shooting avait été épuisant, mais Abby considérait la photo résultante comme l’une des meilleures de sa carrière.

Elle ne s’était pas trompée. Elle n’était pas sublime, elle était divine. Une beauté qui n’attirait plus, mais qui stupéfiait ; tant les yeux d’un simple humain n’étaient pas habitués à voir une telle perfection. Son regard aigue-marine captiverait tous les passants.

Le public confondra l’efficacité de l’eye-liner à la supériorité génétique. En vérité, n’importe quel eye-liner faisait l’affaire. Même sans artifices ses yeux restaient uniques. Elle était supérieure et cette vision le lui confirmait.

Elle arriva à l’agence avec un retard de 10 minutes engendré par son détour. Bien qu’elle pouvait passer par la porte arrière pour plus de discrétion, elle aimait prendre la principale. Toutes les prétendantes allaient la regarder les yeux écarquillés. Non, les photos accrochées au mur n’étaient pas retouchées pour rendre Abby plus belle, mais pour la rendre plus accessible. La voir en réalité leur rappellerait leur infériorité, le mur infranchissable qui se plaçait entre elles et Elle. Malgré tous leurs efforts, tous leurs régimes, toutes leurs prothèses, elles n’atteindront jamais un tel degré de somptuosité.

Elle parqua sa Corvette sur la place qui lui était destinée ; un petit caprice que l’agence avait comblé en un claquement de doigts. Elle corrigea sa chevelure décoiffée par le vent. Son maquillage était resté impeccable, lui peignant un teint qui respirait la fraîcheur du naturel.

Elle ouvrit la portière, sortit ses jambes sculptées au fitness, puis échangea ses Converses blanches pour des Jimmy Choo en daim marron feuilles mortes. Elle traversa le trottoir et poussa la porte principale, comme un monarque entrant dans son royaume. Elle s’apprêtait à marquer la vie de nombreuses jeunes filles. Ce soir, bien que rejetées par l’agence pour leur médiocre beauté, elles accourront vers leurs amies pour leur raconter qu’elles ont vu Abby Macgore en chair et en os. Abby enviait parfois cette vie simple, emplie de naïveté.

Les médias lui avaient reproché de ne pas se soucier des causes humanitaires. Mais prenaient-ils en compte cette distribution gratuite de splendeur ? Chacune de ses expirations était une impulsion qui repoussait la laideur de ce monde. Elle améliorait cette planète par le simple fait de vivre. N’importe qui pouvait servir de la soupe à un clochard, personne d’autre ne pouvait être Abby Macgore.

D’une célébrité, elle était devenue une légende. D’une légende, elle deviendra une déesse. A-t-on jamais reproché à un dieu de ne pas assez s’intéresser à ses idolâtres ? Elle ne le savait pas, les histoires antiques ne l’avaient jamais passionné. Lire était pour celui qui n’aimait pas se voir dans le miroir.

La salle d’attente était vide. C’était la première fois qu’Abby voyait cette grande pièce tapissée de célébrités sans âme qui vive. Elle traversa le couloir et frappa à la porte de David. Quelques secondes passèrent. Son visage pâle surgit.

  • Tu es en retard de 10 minutes.
  • C’est comme ça que tu m’accueilles ? Il y avait trop de soleil, j’ai dû prendre une route parallèle.

David frotta sa barbe de trois jours. Il puait le stress.

  • Tu pourrais peut-être songer à utiliser une Auto-nome, non ?
  • Tu sais bien que je déteste me faire balader. Conduire me donne une sensation de pouvoir, de maîtrise sur mon propre destin.
  • N’empêche que la maîtrise de ton destin t’amène à être en retard. Tu devrais au moins en utiliser une quand tu as un rendez-vous important.
  • Je suis ici maintenant, je t’écoute, dit-elle en roulant des yeux.
  • Avant tu ferais mieux de t’asseoir, la conversation risque d’être un peu longue. Tu veux du thé vert ?

Abby avait horreur du thé vert. Mais son médecin lui avait vanté les vertus des polyphénols. En boire au moins 10 tasses par jour semblait non seulement décroître les chances de développer un cancer, mais aussi ralentir le processus de sénescence. En d’autres termes, elle vieillirait plus lentement. Pour préserver sa jeunesse, elle aurait accepté de manger ses excréments fourrés à la feuille de menthe. Elle acquiesça.

David se leva, enclencha la bouilloire et s’assit à nouveau. Le temps était magnifique ce jour-là. David avait été forcé de baisser les stores pour pouvoir utiliser l’écran de son ordinateur. D’habitude, son MacBook restait toujours fermé. Abby le voyait uniquement utiliser son smartphone, que ce soit pour téléphoner, lire ou écrire des emails. Mais ce jour-là, son téléphone était délaissé sur le canapé de l’autre côté de la pièce. Ses yeux rougis confirmaient qu’il avait fixé un écran plus large pendant des heures.

  • Abby, je vais être franc avec toi. On est dans la merde.
  • Tu rigoles j’espère. Et arrête avec ton dramatisme. Cette gamine n’arrivera jamais à prouver que c’est elle qui a composé la chanson. Tu as vu sa tête ? Moi si. Personne ne pourrait accepter qu’une si belle chanson provienne d’un visage aussi… asymétrique. Tu sais que je n’aime pas critiquer, mais cette fille coupe l’appétit juste à la voir. Elle aurait un succès assuré comme cure d’amaigrissement ou actrice de film d’horreur.

David esquissa un sourire puis s’assombrit à nouveau. Il se gratta l’arrière de la tête et soupira. Abby remarqua qu’elle ne l’avait jamais vu décoiffé. Un peu retravaillé, ce look pouvait le rendre correct. Bien sûr, le nez restait la pièce maîtresse de sa laideur. Un chirurgien n’était pas suffisant, il lui fallait un sculpteur, un Da Vinci du bistouri.

  • Je pense que tu n’as pas lu les nouvelles, lança David dans un ton s’approchant plus de la critique que de l’interrogation.
  • Toujours des mauvaises nouvelles ! On a fait exploser une bombe là-bas, une espèce vient de disparaître et le chômage a augmenté. Tu vois, je n’ai même pas besoin de les voir que j’en connais déjà le contenu. Tu sais que j’essaie d’éviter de froncer, c’est mauvais pour ma peau.
  • Cette fois-ci, c’est différent. Comme tu le sais peut-être, la société Kalos a donné sa conférence annuelle hier soir.

Abby s’enfonça dans son siège et grimaça. Elle avait travaillé de nombreuses années avec Kalos. La compagnie produisait des cabines esthétiques destinées aux vieilles trop frileuses pour se faire tirer la peau ou injecter de l’acide. Les résultats se valaient, mais ne faisaient pas l’unanimité.

Un scandale avait éclaté sur le caractère cancérigène des machines. Elle n’avait pas vraiment suivi le débat, mais elle en connaissait les grandes lignes. Il paraissait que le traitement régénérait et renforçait toutes les cellules. Abby n’avait jamais saisi la subtilité entre régénération et renforcement.

Le problème était que ce renforcement rendait les cellules cancérigènes trop solides et nombreuses, empêchant ainsi le corps de les supprimer. Bien que plusieurs personnes soient mortes, personne n’avait réussi à prouver qu’un lien solide existait entre l’utilisation des machines et le cancer.  

Par mesure de précaution, David avait tout de même rompu le contrat avec Kalos. Il ne voulait pas que sa protégée soit mélangée à ce genre d’affaire lugubre. Il valait mieux la placer dans des valeurs sûres comme le rouge à lèvres ou l’eye-liner. La probabilité qu’un scandale apparaisse sur un crayon noir était proche de zéro, à moins que quelqu’un réussisse à se crever un œil avec.

  • Quoi ? On a fini par prouver que les cabines provoquent le cancer ?
  • C’est bien pire Abby.
  • Alors quoi ?
  • Ils ont lancé un nouveau produit.
  • C’est ce qu’on annonce dans une conférence annuelle, non ?
  • Mais ce produit est révolutionnaire.
  • J’en étais sûr ! Et maintenant tu te mords les doigts d’avoir cessé nos relations avec eux aussi violemment. Franchement, j’ai eu honte de ta manière d’agir. Tu peux être sûr qu’ils ne voudront plus jamais travailler avec nous.

David enleva ses lunettes et se frotta les yeux.

  • C’est bien plus grave.
  • Bon, tu vas m’expliquer ce qui se passe ou tu vas continuer à répéter en boucle que c’est grave ?
  • Leur nouveau produit permet de modifier l’iris.

Il avait lancé la phrase comme on arracherait une bande adhésive sur une blessure.

  • Et alors ?
  • Tu vois tes yeux ?
  • Oui, ils sont époustouflants. Je le sais, merci.
  • En effet, la couleur est unique. Tu avais une chance sur 100 millions d’avoir de tels yeux. C’est même peut-être la première fois qu’un être humain a un pareil regard.
  • J’aime toujours qu’on me complimente sur mes yeux, mais tu ne m’apprends pas grand-chose de nouveau.
  • Abby, moyennant une certaine somme, n’importe qui pourra avoir tes yeux.
  • Tu rigoles j’espère, dit-elle d’un ton moins certain.
  • Regarde.

David tourna son MacBook qui affichait une vidéo. Le PDG de Kalos se tenait devant un immense écran affichant le portrait d’Abby. À côté se trouvait la photo d’une fille anonyme dotée des mêmes yeux.

  • C’est qui elle ?
  • Sa secrétaire. Tous les employés de Kalos peuvent utiliser la machine gratuitement. C’est un gros coup de publicité pour montrer que la société croit en son produit. Il paraîtrait que 24 % des employés ont signé pour l’utiliser, ce qui représente plusieurs milliers d’individus. Bien sûr, le PDG ne s’est rien modifié. Sur le ton de l’humour, il a prétexté que sa femme adorait son regard marron et qu’elle lui a interdit de les toucher. Mon œil !
  • Attends, tu es en train de me dire que tous ces gens auront mes yeux ?

David hossa les épaules.

  • Des milliers et probablement plus dans les mois à venir. Il suffit d’une seule séance. Je peux t’assurer que toutes les adolescentes vont commencer à économiser dès aujourd’hui.
  • Mais on devrait leur faire un procès, s’exclama-t-elle.
  • Sur quel motif ? Vole de brevet sur la couleur de tes yeux ? Est-ce qu’une fille aux grosses lèvres ou à la poitrine généreuse t’a déjà fait un procès suite à une opération ?
  • C’est différent.
  • Ah oui, et en quoi ?
  • Mes yeux sont uniques.
  • Ils l’étaient jusqu’à maintenant.

Abby fondit en larme.

  • Ce n’est pas possible David. Dis-moi que c’est un poisson d’avril.
  • On est en juillet Abby et non, ce n’est pas une blague. Il se leva de son siège et se plaça derrière elle. Il s’accroupit et la prit dans les bras. Ne t’en fais pas, tu restes toujours unique, tu restes l’Abby Macgore que tout le monde s’arrache.

Elle fit un geste l’informant que la crise avait passé. Puis, elle vérifia que les larmes n’aient pas étalé son mascara. David se rassit à son bureau et joignit les mains comme s’il s’apprêtait à se confesser.

  • Maintenant, va te reposer. Dans une semaine, tu as un shooting important, tu t’en souviens ?
  • Comment pourrais-je ne pas m’en rappeler ? Tu m’en parles tous les jours. Et concernant le rôle, ils ont appelé ?
  • Non, j’attends toujours. Mais je suis sûr que c’est toi qui auras le rôle.
  • Moi aussi j’en suis sûr, murmura-t-elle. Une dernière chose, quand est-ce que la machine sera disponible ?
  • Dès aujourd’hui.

II

Abby feuilletait un magazine de mode à l’arrière de l’Auto-nome. Aujourd’hui, elle n’avait pas le temps de conduire. Être en retard ne se présentait pas comme une option disponible.

Le grand photographe Pablo Ranucci avait contacté David. Il voulait qu’Abby fasse la couverture du fameux magazine NYXX. Si y apparaître représentait déjà une consécration, figurer sur la couverture, ouvrait l’accès à l’Olympe des célébrités. Penser qu’elle figurait dans le même panthéon que Mick Jagger, Michael Jackson ou Marilyn Monroe la faisait tressaillir.

L’Auto-nome lui indiqua qu’elle était arrivée à destination. Elle contrôla son maquillage une dernière fois. Elle savait qu’on allait la démaquiller pour qu’une professionnelle puisse lui dépeindre un visage parfait, mais elle refusait de se présenter à nu. Elle n’avait pas revu Pablo depuis plusieurs années et elle voulait que l’impact soit puissant.

Une fois satisfaite, elle sortit du véhicule. Un jeune homme l’attendait. Son costume semblait taillé sur mesure, pourtant, chaque partie de sa corpulente constitution paraissait refuser une telle contrainte.

  • Bonjour Madame Macgore, je suis ici pour vous accueillir dans nos locaux. Mon nom est…
  • Alors allons-y, lança-t-elle d’un ton hautain.

Elle avait travaillé de nombreuses années l’art de la diva. L’un des fondamentaux consistait à garder ses lunettes de soleil et de ne jamais tourner la tête vers l’interlocuteur. Elle n’offrira son regard perçant qu’à Pablo, le seul pouvant prétendre accéder à une telle beauté.

  • Bien sûr madame, dit-il mal à l’aise.

Il lui fit signe de le suivre et lui tira maladroitement la porte du bâtiment. Elle entra d’un pas franc et continua tout droit, ne sachant absolument pas où elle allait. La confiance en soi, c’est montrer qu’on sait même quand on ne sait rien. Le jeune homme accéléra le pas pour la rattraper et lui indiquer le bon chemin.

Le studio principal de NYXX était réputé pour sa colossale collection de clichés que le magazine n’avait pas publiés. Le nombre de pages était limité. Et même si le photographe tirait dix excellentes photos, il fallait en sélectionner une ou deux. Les restantes étaient exposées dans ces locaux, comme des pièces de musée. Cependant, le bruit de ses talons résonnait en arythmie dans les couloirs vierges de toute image.

Abby pensa que des travaux devaient être en cours. On avait probablement retiré tous les cadres pour éviter de les abîmer. Certains devaient être uniques et ne pas avoir d’équivalent numérique. Dans tous les cas, elle ne voulait pas s’humilier en posant une telle question.

Après de nombreuses bifurcations et la prise de deux ascenseurs différents, le jeune homme s’arrêta net devant une porte.

  • Voici le bureau de Monsieur Ranucci. Je ne peux pas vous accompagner plus loin. Il déteste qu’on entre sans invitation. Sonnez et on vous ouvrira.

Elle acquiesça en prenant soin de ne pas s’abaisser en le remerciant. Le garçon resta quelques secondes devant elle comme si une question lui brûlait la bouche. Abby le fixa des yeux sans détourner la tête. Les lunettes de soleil opaque empêchaient son interlocuteur de voir qu’elle le dévisageait. Il fit un léger hochement de tête et se retira. Le courage lui avait manqué. Elle pressa sur le bouton de la sonnette.

Un instant plus tard, une noiraude en robe satin bleue lui ouvrit. Abby se rassura. Ses lunettes étaient assez larges pour cacher une bonne partie de sa réaction. Alors qu’elle avait pu contenir sa bouche, ses yeux s’étaient écarquillés de surprises.

La jeune fille n’avait pas seulement un corps galbé, une poitrine généreuse, une bouche pulpeuse et ce qu’elle suspectait de face être des fesses rebondies ; cette salope avait ses propres yeux aigue-marine, mise en valeur par un smoky-eyes.

  • Vous devez être Abby Macgore, lui lança-t-elle dans un air qu’Abby interpréta comme celui d’un affront.

Bien sûr qu’elle était Abby Macgore, qui d’autres pouvait lui ressembler ? Elle approuva sans lui donner la satisfaction d’entendre sa sublime voix.

  • El signore Ranucci est pour l’instant en train de terminer un appel téléphonique et ne peut vous recevoir tout de suite. En attendant, vous pouvez vous asseoir ici, dit-elle en pointant du doigt un élégant fauteuil noir. Voulez-vous boire quelque chose ?

Depuis quand faisait-on accueillir Abby par un puceau obèse suivi d’une putain de bas étage ? Le comble, on lui demandait encore d’attendre. Elle serra les poings puis les desserra brusquement, de peur d’abîmer sa manicure. Il était inutile de s’amocher pour la basse-cour.

  • Un thé vert. Et je le recrache s’il a été infusé à plus de 70 °C.
  • C’est noté. Voulez-vous que je prenne votre manteau et vos lunettes de soleil ?

Cette garce désirait voir ses yeux pour pouvoir les comparer. Abby n’allait pas lui donner ce plaisir. Elle n’allait pas lui donner l’occasion de constater que ses yeux égalaient les siens.

  • Je me suis réveillé avec une terrible migraine ce matin.
  • C’est terrible ! Voulez-vous que je demande al signore Ranucci d’annuler le shooting ? Les flashs vont être une torture.
  • On verra, on verra, dit-elle en faisant un signe de la main qui chassait la secrétaire.

Celle-ci s’éloigna et s’éclipsa dans ce qu’Abby suspectait être une petite cuisine. Des gloussements étouffés traversèrent la paroi. Elle tenta de ne pas y prêter attention, mais chaque rire perçait la fine membrane de sa confiance. Malgré bientôt une décennie de célébrité, Abby restait sensible à la critique. Elle avait longtemps cru qu’arrivée à un certain nombre de louanges, les médisances ne l’affecteraient plus. Elle vivrait au-dessus de ces niaiseries et elle connaîtrait sa réelle valeur.

Il n’en était rien. Elle se sentait comme une plaie ouverte où chaque compliment était du baume et chaque critique du vitriol. Le baume apaisait la douleur, mais ne guérissait pas. Le vitriol, quant à lui, élargissait la blessure. Abby s’en retrouvait plus fragile chaque année.

  • Voilà votre thé. Attention, il est encore un peu chaud.

C’était une autre fille. Abby l’avait remarqué grâce au décolleté bien moins fourni que la première. Elle leva la tête. Deux perles turquoise la dévisageaient. Son corps se raidit.

  • Êtes-vous sûr de ne pas vouloir enlever vos lunettes de soleil ? Regardez, nous avons déjà tiré les rideaux et tamisé les lumières. Ce sera plus agréable pour vous.

L’autre pétasse épiait la scène à l’embrasure de la cuisine. Un rictus vacillant se dessinait sur ses lèvres. Elle contenait un éclat de rire, comme un ballon prêt à exploser sous la pression de l’air.

  • Je vais bien comme ça. Et arrêtez de me déranger. Je dois me concentrer. N’avez-vous rien d’autre à faire ? Comme, je ne sais pas moi, répondre au téléphone ou écrire des emails ?

La fille qui lui avait apporté le thé sourit les lèvres pincées. Elle acquiesça, se leva et se dirigea vers son bureau. L’autre fit de même. Abby sourit, elle les avait frappées au bon endroit.

Les quinze minutes suivantes se déroulèrent sous les tapotement de claviers et les sonneries de téléphone.

Quand Abby sortit son téléphone portable, elle entendit un chuchotement suivi d’un rire étouffé. Un rire, pouvait-il être étouffé au point d’étouffer son émettrice ? Elle aurait adoré tester cette hypothèse sur les deux cruches d’en face. Elle ne savait ni où ni comment, mais l’inspiration lui viendrait au moment opportun.

La porte du bureau de Pablo Ranucci s’ouvrit. Une femme aux mensurations quasi scolaires y sortit dans un rire éclatant. Elle avait les dents si blanches qu’elle devait briller même la nuit. Sa frange blonde s’arrêtait sur une paire d’yeux arborant les mêmes couleurs que celle d’Abby. Elle avait déjà vu cette fille dans quelques magazines. Sa célébrité était encore bourgeonnante, mais sa personnalité semblait assez forte pour résister aux aléas du temps et de la compétition. Ses yeux étaient bruns, elle s’en souvenait. Non, elle en était sûre.

Ranucci accompagna l’usurpatrice jusqu’au couloir, un bras Autour de sa taille. Les deux n’arrêtaient pas de rire. Quand il passa devant Abby, il lui fit un signe du doigt pour lui demander d’attendre. Signe qu’elle interpréta comme méprisant et inadapté. Pourtant, quand il revint vers elle, il s’agenouilla et lui baisa la main.

  • Signora Macgore, laissez-moi vous dire que c’est un honneur de vous revoir. Depuis notre première rencontre, je harcèle le magazine pour vous avoir en première page.

Sur ces simples mots, la rancune d’Abby s’évapora. Elle se détendit.

  • Il vaut mieux tard que jamais, lui répondit-elle arborant son plus beau sourire.
  • C’est tout à fait exact, tout à fait exact. Mais s’il vous plaît, venez dans mon bureau.

Il l’escorta dans son bureau. La décoration se résumait à une table blanche polie et de deux gants de baseball géants faisant office de sièges.

  • Je sais ce que vous pensez. Est-ce bien le bureau du grand Ranucci ? Eh bien, oui. Seul un mauvais artista a besoin de montrer qu’il est un artista. Moi, je crée, je ne fais pas semblant de créer. Plus le monde d’un artista est riche à l’extérieur, plus il sera pauvre de l’intérieur.

Abby acquiesça, peu convaincue par son explication. Dans son monde, c’était l’inverse : ce qu’on ne montrait pas n’existait pas.

  • Parlons un peu de toi, la bellezza aux yeux de cristal. Quels sont tes prochains projets ?

Elle sourit. C’était le moment de dévoiler la pièce maîtresse du spectacle, éblouir le public par la somptuosité d’un regard unique, certes dorénavant imité, mais toujours inégalé. Une reproduction de la Jocombe, aussi précise fût-elle, restera une vulgaire copie. L’original n’en sera que sublimé par le contraste persistant de sa perfection.

  • Je vais avoir le premier rôle d’un film avec un budget à neuf chiffres. Je ne peux pas en dire plus, mais ce sera l’événement de l’année.

Elle retira ses lunettes et pinça le manchon du coin des lèvres. Le mouvement avait été fluide et naturel comme si elle ne s’était pas rendu compte du geste. Elle avait accentué ses yeux avec un fard à paupières au dégradé bleuté amenant les regards au point névralgique.

  • Il y a aussi mon prochain album, ajouta-t-elle. Il sortira dans un mois. Je vais devoir jongler entre les concerts et les tournages. Ce mois-ci, mon agent me force à me reposer. Je viens de terminer une tournée et mon corps est à bout. Il me rappelle toujours que le succès est un marathon, pas un sprint.

Au moment où Abby avait retiré ses lunettes, Ranucci l’avait dévisagé la bouche béante. Elle était habituée à ce genre de réaction. Bien qu’on ait vu ses yeux sur des milliers d’images, les voir en réalité était une autre expérience. Tout le monde utilisait aujourd’hui la technologie pour améliorer leur physique. N’importe quelle adolescente pouvait en un clic rendre ses yeux comparables à ceux de sa star préférée. La force d’Abby résidait dans le fait qu’il était inutile de retoucher ses yeux. Son succès ne venait pas uniquement de l’impact qu’elle avait sur son public, mais aussi de celui qu’elle avait sur les professionnels du secteur. Un tel regard forçait au respect.

Elle s’arrêta de parler et lui lança un regard interrogatif. Profitant au passage pour écarquiller un peu plus les yeux. Ranucci se massait les mâchoires en silence. Il ouvrit la bouche plusieurs fois, puis la referma. Il soupira et se pencha plus près d’elle.

  • Tes yeux, ils sont…

Il arrêta net sa phrase et se tut. Elle avait plus d’une fois rendu muet un homme. Un seul regard pouvait transformer le plus bavard d’entre eux en une tombe. Mais impressionner le grand Ranucci représentait l’honneur suprême. Lui, c’était un vrai artiste, ou artista comme il le disait. Il ne se laissait pas tromper par les apparences. Il savait distinguer la pâle imitation de l’authentique joyau.

  • Mes yeux sont… ? – interrogea-t-elle d’un air naïf, comme une adolescente encore vierge de compliments masculins.

Il se mordit la lèvre inférieure et fronça les sourcils. Il paraissait penser. Était-il possible que sa beauté ait effrayé le photographe ? Qu’il ne se sente pas assez compétent pour capturer l’immensité polaire que ses yeux offraient ? Pablo Ranucci, pouvait-il être intimidé ?

  • Tes yeux, ils sont ternes.
  • Quoi ?

Abby se redressa, comme si elle se réveillait en sursaut d’un cauchemar. Un pic d’adrénaline la traversa. Une bouffée de chaleur perla son front de sueur. Elle avait dû mal entendre. Il avait sûrement utilisé un mot italien. Peut-être que terna voulait dire magnifique dans sa langue natale.

  • Ternes, tes yeux sont ternes. Je croyais que j’allais voir une mer des Caraïbes. Je n’y vois que l’étang de mon jardin.

Elle était sous le choc. Ranucci avait la réputation d’être direct, voire souvent cassant. Mais s’adresser ainsi à une célébrité de son statut, c’était frayer le blasphème. Elle décida de le tutoyer aussi.

  • Es-tu sérieusement en train de critiquer mes yeux ? Pour qui te prends-tu pour me parler comme ça ?

Le visage de Ranucci gardait une expression de déception.

  • Oh Abby, ma chère Abby, je m’excuse. Tu es absolument… radieuse. C’est juste que… que je m’attendais à plus, voilà tout. J’aspirais à la consécration absolue de mon œuvre. Tu es très belle, très belle, répéta-t-il dans un murmure. Mais il faudra juste que je change de plan, peut-être mettre en valeur autre chose que tes yeux.
  • Mes yeux sont uniques, eux ! lança-t-elle dans ce qui s’approchait plus d’un gémissement que d’un rugissement.

Il jouait avec l’une de ses bagues, bleuie par les topazes incrustés. Il se racla la gorge.

  • Comment t’expliquer cela ? La gente, elle s’en fiche que ce soit authentique ou non. Ils veulent seulement être exposés à la beauté. Beauté artificielle, beauté naturelle, aujourd’hui ça ne veut plus rien dire. Sauf que moi, je délivre non seulement de la beauté, mais de la beauté unique, qu’on ne trouve que dans ce magazine. Qu’est-ce que la gente dirait si je mettais en gros plan une paire d’yeux qu’ils peuvent voir chez mes secrétaires ?
  • Oses-tu vraiment comparer mes yeux à ceux de tes secrétaires ? Elles n’en portent que de pâles copies. Ce serait comme comparer un véritable sac Hermès avec celui d’un vendeur de plages.

Ranucci arborait un regard compatissant. Cette pitié blessait plus Abby que n’importe quelle insulte. Il soupira.

  • Imagine que nous sommes dans les années 70. Tu es aussi célèbre qu’aujourd’hui, mais tu as les yeux bruns. Un brun couleur boue qui a séché sous ta chaussure. Personne ne relève la teinte de tes yeux et personne ne s’y intéresse. Mais tu as une poitrine magnifique : grosse, ferme et bien sculptée. Tous les réalisateurs te veulent dans leur film, des milliers de personnes se déplacent à chacun de tes concerts et tous les panneaux publicitaires affichent ta poitrine généreuse.
  • Je ne suis pas sûr de te suivre.
  • Aspetta, aspetta, lui dit Ranucci avec un signe de la main. Maintenant, nous arrivons dans les années 80. Les implants mammaires deviennent plus performants et plus réalistes. Et même les risques liés à l’opération sont en chute libre. Toutes les filles t’ayant admirée et t’admirant toujours veulent te ressembler. D’autres désirent te dérober ta place d’honneur. Que vont-elles faire ? Elles vont inonder tous les cabinets pour se faire bomber les seins et gonfler le porte-monnaie des chirurgiens. Bello non ?
  • C’est bon, j’ai compris. Si tout le monde a mes yeux, personne ne voudra payer pour voir les miens.
  • Exactement. Si tout le monde avait une Ferrarri, personne ne se retournerait quand une traverse leur route. Mais dans ton cas, je crains que ce soit pire.
  • Je ne suis pas sûr de vouloir écouter le reste.

Elle se leva et se dirigea vers la porte. Elle avait remis ses lunettes de soleil pour cacher ses yeux. Initialement embués, ils se noyaient dorénavant sous les larmes. Ranucci s’élança et attrapa sa main.

  • Je suis désolé. J’ai la réputation d’être trop sincère. Mais sache qu’à ta place, je voudrais savoir la vérité. Le monde est molto duro quand la beauté nous quitte.
  • Je n’ai que 25 ans !
  • Pour toi, ce n’est pas la vieillesse qui a volé ta beauté, c’est l’innovation.

Abby empoigna un tissu dans son sac. Elle se moucha pour expulser tout ce liquide tâché de déception, pour expulser la peur de se faire remplacer par un sosie bas de gamme, pour expulser les médisances des deux pétasses aux oreilles collées derrière la porte.

Ranucci la ramena presque de force et la rassit. Il rapprocha sa chaise pour être à côté d’elle et lui reprit la main.

  • Les implants mammaires n’ont pas juste égalé les femmes aux seins généreux, ils les ont dépassées. Leurs porteuses peuvent être plus fines, plus musclées tout en ayant des seins dépassant les naturels, autant par leur grosseur que leur tenue. La chirurgie n’a pas sublimé la nature, elle l’a surpassée.

Il marqua un silence.

  • Pourrais-tu t’imaginer aujourd’hui devenir célèbre avec comme unique attribut une grosse paire de seins ?
  • Tu es en train de me dire que mes yeux ne seront plus les plus beaux ?
  • Pire, ils seront bientôt en dessous de la moyenne.

Abby poussa un cri de rage étouffé par un sanglot. Elle se redressa en faisant tomber sa chaise. Ranucci eut à peine le temps de redresser la chaise qu’Abby était déjà sur le pas de la porte.

  • Tu peux oublier cette histoire de shooting, lui lança-t-elle en abaissant la poignée.

Et tant pis si les deux copies allaient entendre la fin de la conversation, elles avaient sûrement déjà tout entendu.

  • Je suis désolé Abby, je ne voulais pas te blesser. Ma déception a effacé mon tact. C’est juste que je pensais que tu devais savoir la vérité. Tout n’est pas perdu. On va juste améliorer un peu tes yeux en post-prod. Qu’est-ce que tu en penses ?

Elle s’était immobilisée pour l’écouter. Elle hésitait. Si Ranucci avait un avis si critique concernant ses yeux, il était certain que le reste du monde l’aurait aussi. Voulait-elle s’exposer dans un des magazines les plus fameux pour y découvrir une diatribe sur la nouvelle banalité de son regard ?

Elle avait été fière de ses yeux, peut-être trop. Cette fierté l’avait amené à traiter plus d’une personne avec condescendance. La queue était longue pour un droit de vengeance.

  • Je dois réfléchir.

Sur ces mots, elle décida de s’en aller. Elle ne prit pas la peine d’attraper son manteau. Sous un arrière-fond de gloussements et d’exhortations, elle fonça dans le couloir et marcha d’un pas décidé, décidée à fuir la torture que pouvait être la réalité.

Les couloirs étaient identiques dans leur immaculée blancheur. Abby ne trouvait aucune indication et n’aurait pu en voir tant sa vision était embrumée par les larmes. Après une dizaine de minutes, elle déboucha à l’arrière du bâtiment. Cette sortie servait à entreposer les déchets dans les containers. L’odeur y était insoutenable. Elle se demanda comment des gens dont le travail gravitait Autour de la beauté pouvaient générer des ordures si putrides.

Elle fit le tour du bâtiment en boitillant sur ses chaussures à talon puis prit son téléphone pour indiquer à l’Auto-nome sa position. Elle reçut une notification l’informant que le véhicule était coincé dans un embouteillage. « Quelle foutue technologie », pensa-t-elle.

III

Abby jeta un œil à l’horloge de la cuisine. Il était déjà vingt heures.

Elle avait décidé de s’isoler pour penser à son avenir. La porte verrouillée, l’interphone débranché et le téléphone éteint, elle s’était jetée sur son canapé en cuir exotique pour se plonger dans les profondeurs de l’introspections.

Après trois heures de réflexions, elle était encore plus perdue. Ranucci avait raison, ses yeux n’étaient plus qu’un vestige d’une réalité dissoute. On pouvait dorénavant se sculpter un corps de rêve, remodeler son visage et changer la couleur de ses yeux comme on changeait la coloration de ses cheveux. Personne n’adulait une femme pour la teinte de ses cheveux et personne n’adulera une femme pour celle de ses yeux. Était-elle au-dessus de tout cela ? Est-ce qu’Abby Macgore était bien plus qu’une simple couleur d’yeux ? Elle n’en avait aucune idée.

Elle se leva et décida de se préparer un dîner léger. En chemin vers la cuisine, elle empoigna son téléphone et le ralluma. Elle ouvrit le réfrigérateur et en sortit des feuilles de salade, des tomates et quelques morceaux de concombre. Elle les rinça et les posa sur sa planche à découper.

Abby adorait cuisiner. Et malgré le fait que sa richesse lui permettait de se payer un cuisinier, elle aimait se préparer à manger tous les soirs. Elle prenait ce moment comme un rituel. Un rituel qui lui permettait de vider son esprit en exécutant les mêmes actions : sélectionner, couper, puis cuire.

Fidèle à ses attentes, le téléphone sonna. L’écran indiquait David. Elle mit son oreillette et lui répondit tout en sélectionnant le couteau qu’elle allait utiliser.

Elle avait une préférence pour les santokus. Ce couteau l’avait séduite lors d’un voyage au Japon. Elle avait tourné une publicité dont elle avait encore honte. Il permettait autant de trancher, de ciseler que d’émincer. Un chef japonais lui avait fait remarquer que « santoku » signifiait « trois vertus » : le poisson, les légumes et la viande.

Face à son intérêt, le chef lui avait offert un santoku 18cm de la marque Miyagi.

Pour ce soir, elle opta pour ce dernier.

  • Mais qu’est-ce que tu faisais ? lança David dans un ton de colère maîtrisée.
  • Je me relaxais.
  • Et te sens-tu plus tranquille maintenant ?
  • Pas vraiment.

Il soupira.

  • C’est quoi ce bruit ?
  • Je coupe du concombre.
  • Tu sais que j’essaie de te contacter depuis plusieurs heures ? Ranucci m’a téléphoné en m’expliquant la situation. Quel connard ce type.
  • J’ai vécu un enfer David.
  • Je sais, je sais. Écoute, on peut peut-être imiter tes yeux, mais personne ne pourra t’égaler.
  • Tu le crois vraiment.
  • J’en suis sûr.

Abby sortit un saladier de l’étagère et y déversa les rondelles de concombre.

  • Je ne veux plus jamais travailler avec ce type. Il m’a reçu comme une starlette de téléréalité. Je n’ai jamais été autant humiliée.
  • On en rediscutera demain.
  • Non David, je te dis que je ne veux plus avoir affaire à ce petit italien à l’accent de merde. Je suis sûre qu’il glisse un mot en italien de temps en temps pour se donner un genre.
  • Écoute Abby, Ranucci a accepté de te laisser une deuxième chance. Peut-être que tu ne seras plus en première page, mais il m’a promis un bel article en double-page.
  • Tu rigoles j’espère.
  • Je crains qu’on ne soit plus en position de rire.

Elle posa son couteau et appuya les deux mains sur le buffet.

  • Comment ça ? David, est-ce que tu me caches quelque chose ?
  • Je ne te cache rien. C’est à propos du film.
  • Ils ont répondu ?
  • Pire, ils ont annoncé leur choix à la presse, sans même m’en informer. Ils ont choisi une jeunette que personne ne connaît.
  • Elle a les yeux aigue-marine, c’est ça ?

Un silence s’installa. David reprit plus doucement.

  • Oui, c’est ça.
  • Je n’étais donc que ça à leurs yeux ? Des iris à la couleur originale ?
  • Je ne pense pas. C’est juste un choix stratégique. Prendre une anonyme leur coûtera beaucoup moins cher. Ils ont une terrible pression financière ces temps-ci. On l’avait repéré pour son talent depuis quelque temps. Ce qui lui manquait, c’était un atout esthétique.

Abby se dirigea vers son réfrigérateur et se mit à inspecter l’intérieur. Il y restait une poitrine de poulet cru. Elle l’attrapa et la posa sur la planche à découper.

Elle enviait cette poule et la vie simpel qu’elle avait dû vivre. Elle n’avait jamais ressenti ce qu’était la peur de ne plus être aimé, la peur de n’être plus assez beau, la peur qu’on vous oublie ou pire, qu’on vous remplace. Elle ne s’était souciée que de picorer les graines qu’on lui lançait.

  • Je suis finie David. Tu peux me le dire.
  • Bien sûr que non. Il faut juste t’adapter, comme toujours, voilà tout.
  • Qu’est-ce que tu entends par « m’adapter » ?

David se tut un instant. Elle entendait toujours le son de sa respiration.

  • As-tu songé à utiliser la machine ? Tu pourrais rendre tes yeux un peu plus vifs, les replacer au niveau de la compétition.
  • Tu veux que je change la couleur de mes yeux ?
  • Non, juste améliorer le contraste. On pourrait accentuer les reflets violets.
  • David, j’ai travaillé sur tous les détails de mon corps, les plus infimes soient-ils, et tu le sais. Mais mes yeux, comment dire, c’est ma plus grande fierté. Je savais qu’ils étaient parfaits et que personne ne pouvait les égaler. Les changer serait comme abdiquer. Comme accepter que tous ces regards artificiels sont supérieurs au mien.
  • Mais c’est le cas, dit-il sèchement. C’est le cas Abby, et tu dois l’accepter. Tu n’es pas à la maternelle où tout le monde complimente tes dessins pourris. Les gens ne t’aiment pas pour ta condescendance, tes comportements de diva ou ton absence de talent. Ils t’admirent pour ta beauté. Mais sache qu’ils espèrent tous assister à ta chute. Et ce jour est arrivé. Ta première option est d’accepter l’humiliation que tu as vécue aujourd’hui. Mais tu dois te préparer à en recevoir de bien plus violentes ces prochaines semaines. J’ai déjà reçu des dizaines d’invitations sur des plateaux télévisés. Et soit sûre qu’ils inviteront deux-trois jeunettes au regard bien plus perçant que le tien, par pur jeu de comparaison.

Il marqua un silence. Abby ne répondit pas. Elle voyait le reflet bleuté de ses yeux sur la lame du Santoku.

  • Ta seconde option, ajouta-t-il, c’est d’entrer dans une de ces foutues machines et te modeler la plus belle paire d’yeux imaginables. Tu ne seras pas plus belle que les autres, mais au moins tu seras à leur niveau. Pour le reste, il faudra te construire une personnalité plus attachante pour le public. Avec de la chance, on préservera ton statut.

Elle avait empoigné son couteau et découpait des morceaux grossiers. Le poulet se divisait silencieusement comme l’eau sous le passage d’un bateau.

  • Si je retouche mes yeux, j’avoue publiquement que je me considère comme inférieure.
  • Mais tu as déjà tout de modifié, bon sang ! Tes cheveux, ton nez, tes seins, ton cul, absolument tout Abby ! En quoi optimiser tes yeux changerait-il quelque chose ?
  • Je ne sais pas David, je ne sais pas, chuchota-t-elle.
  • Écoute, je te laisse tranquille pour ce soir. Réfléchis à la question et rappelle-moi demain à la première heure. C’est d’accord ?
  • C’est d’accord.
  • Et n’oublie pas, c’est toi la meilleure.

Elle raccrocha. David sortait cette dernière phrase à toutes ses clientes. Elle le savait depuis toujours. Mais au fond, Abby avait toujours été convaincue qu’il n’était honnête qu’avec elle, qu’elle était vraiment la meilleure.

Ce soir-là, ces mots résonnèrent creux. Comment pouvait-il penser qu’elle était la meilleure ?

Il avait probablement passé l’après-midi à appeler toutes les filles qu’il gérait pour les exhorter à se retoucher les yeux. Elle l’entendait dire à l’une de se spécialiser dans le vert, l’autre dans le bleu. Elle l’entendait dire que c’était l’opportunité de leur vie et que si elles ne s’y prenaient pas aujourd’hui, demain serait trop tard. Elle l’entendait dire qu’Abby Macgore appartenait au passé et qu’elles pouvaient la remplacer en un clignement des yeux.

La vérité était que David l’avait déjà enterrée. Il ne voulait simplement pas qu’elle se débatte dans son cercueil, de peur d’abîmer les fleurs plantées sur la tombe. Si Abby n’acceptait pas sa mort sociale et tentait de lutter, elle risquait de l’entraîner dans son cercueil.

Si au contraire elle concédait au changement et se faisait oublier docilement, David serait libre de tourner les projecteurs sur un nouveau talent. On le complimenterait sur sa capacité à sentir les stars émergentes et son talent à les propulser.

Abby, elle, recevrait de temps à autre des invitations où l’on parlerait de ses anciennes réussites et du choc que les machines provoquèrent sur sa vie. Elle sortirait quelques phrases élégantes élaborées par David. Elle soulignerait sa gratitude envers le destin, le public et son agent pour avoir vécu des années inoubliables. Elle complimenterait les prouesses de Kalos en matière d’esthétique. Elle exprimerait sa plus grande joie de voir des jeunes filles et des jeunes hommes profiter d’un physique parfait.

David se montrerait ému et avouerait aux journalistes qu’il n’arriverait jamais à répéter ce qu’il a vécu avec la grande Abby Macgore. Une fois l’interview terminé, il s’empresserait d’affirmer l’inverse à ses nouvelles protégées.

On oubliera la personne pour ne se souvenir que du symbole. Le symbole d’un air où les gènes dictaient arbitrairement qui allait être admiré et qui ne le serait pas. Dorénavant, seul le talent comptera. Le reste sera modelé à la guise du département image et marketing.

Abby profitera d’une retraite confortable à moins de se lancer dans des causes inutiles comme l’éducation des enfants pauvres ou la préservation de la planète. À quoi bon aider un monde qui ne vous adulait plus ?

La lame mouillée par la chair humide du poulet brillait sous la lumière de la cuisinière.

Abby se dirigea vers la salle de bain, ouvrit le robinet de la baignoire et contrôla la température du bout des doigts. Elle se déshabilla et contempla ses yeux ternes dans le miroir. Elle posa le Santoku sur le rebord et s’immergea dans l’eau bouillante. Demain, elle ne souciera plus de rien. Demain, la couleur de ses yeux n’importera plus. Demain, elle sera une déesse.

Le téléphone sonna.

  • Tu devais m’appeler demain.
  • Tu n’as pas vu les nouvelles ? dit David.

Abby ne répondit pas.

  • On vient de l’annoncer. La secrétaire du PDG de Kalos, elle est aveugle !
  • Mais de quoi tu parles ?
  • En modifiant l’iris, la machine engendre des dégâts irréparables à l’oeil. Une enquête vient d’être ouverte pour comprendre comment un tel produit a été mis en vente. Le PDG et plusieurs actionnaires majoritaires sont introuvables. L’action est en chute libre, c’est une catastrophe, c’est absolument fantastique. Abby, tu te rends compte de ce que cela veut dire ?
  • Que Ranucci va devoir réengager de nouvelles secrétaires et que je resterai unique.
  • Oui Abby, tu n’as plus de soucis à te faire. Aucune compagnie ne voudra se risquer à lancer ce type de produit après un tel scandale.
  • C’est une bonne nouvelle, parce que j’étais sur le point de me suicider, dit Abby en reposant le Santoku sur le bord de la baignoire.
  • Quelle chance, j’hésitai à t’appeler demain.
  • En effet, c’est une sacré chance.

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