Bonne nuit

La nuit étoilée de Vincent Van Gogh

Eh bien, c’est à mon tour. L’histoire que je vais conter vous paraîtra probablement invraisemblable. Je vous prierais de mettre votre scepticisme de côté et de garder en mémoire ma réputation irréprochable quand il s’agit d’honnêteté. Je vais tenter de vous relater les faits de la manière la plus exacte possible, sans que les vapeurs de whisky affectent mes descriptions. Ma brève préface achevée, je peux commencer.

Comme vous le savez, mon travail exige de voyager souvent et partout. L’année dernière, aux environs du mois d’octobre, j’appris qu’un fournisseur dans la région de Nankin en Chine nous faisait défaut. Je pris immédiatement un billet pour examiner l’affaire.

Le malheureux avait subi une terrible inondation lui faisant perdre la moitié de ses machines. C’était un vieil homme aux allures stéréotypées du maître taoïste tout droit sorti d’un film de Tarantino. Son air de sagesse, mon empathie aiguisée par la vision apocalyptique de l’usine et une relation fructueuse de plus de 20 ans avec ma compagnie me poussèrent à lui accorder une année de répit. Bien que nous ferons appel à un autre fournisseur pour compléter les pièces manquantes, il gardera son contrat et pourra en faire usage dès que sa force de production sera remise sur pieds.

Les larmes de joies se séparèrent à travers ses rides comme une rivière arrivée à son delta. Pour, je ne pus m’empêcher d’être ému quand il annonça la nouvelle à sa femme et ses enfants, travaillant aussi dans l’usine. On m’invita bien sûr à la place d’honneur pour partager nourritures et festivités.

Bien que Nankin ne se trouve qu’à trois heures de Shanghai, je préférais passer la veille de mon départ dans un hôtel proche de l’aéroport. Plus on prend d’avions et plus on devient prudent. Ou serait-il possible que ce ne soit que dû à mon tempérament anxieux ? Ne me répondez pas.

Alors que j’entrais dans mon taxi, la propriétaire de l’usine toqua à ma fenêtre. Il tenait un petit morceau de papier, celui que je viens de poser au centre de la table pour que vous puissiez tous le voir. J’abaissai la vitre et il me demanda s’il pouvait m’offrir un cadeau en gage de la confiance que je lui faisais, car moi, j’étais capable de voir le beau quand seul le laid apparaissait, de voir le fort quand seul le faible apparaissait, de voir l’espoir quand seul malheur apparaissait.

Après cette tirade poétique dont je me souviens toujours comme vous pouvez le constater, je ne pus qu’agréer modestement. Il me sourit et tapa sur la portière du chauffeur. Ils échangèrent alors en chinois pendant plusieurs minutes me poussant à me questionner sur la nécessité d’utiliser autant de mots. Il lui tendit le papier pour finir et me pointa du doigt. Le conducteur me scruta quelques instants puis acquiesça.

Une fois la voiture démarrée, je rappelai au taxi que ma destination était le Royal International. Il sourit puis hocha de la tête. Je me souviens l’avoir questionné concernant son sourire. J’abandonnai vite l’initiation de mon interrogatoire, il ne parlait pas un mot d’anglais et je n’en parlais pas un de chinois. Le meilleur moyen d’expérimenter ce qu’un sourd-muet ressent, c’est d’être isolé par la langue.

La nuit tomba quelques minutes après notre départ, et je décidai de rattraper mes emails. Rien de mieux que de pouvoir les rédiger en hors-ligne : on s’occupe d’un paquet sans avoir la crainte d’être submergé par une nouvelle vague. Après avoir vidé ma boîte de réception pour remplir celle des autres, je m’assoupis.

La voiture s’arrêta et le chauffeur me baragouina en anglais que nous étions arrivés. C’était en tout cas ce qui me semblait vouloir exprimer. Je regardai autour de moi. Les ténèbres étaient omniprésentes. Seuls quatre lampadaires épars illuminaient pauvrement une large allée vide. Je ne voyais aucun bâtiment susceptible d’abriter la vie, uniquement des hangars et installations techniques. À première vue, j’étais en plein milieu d’une zone industrielle probablement abandonnée.

Je tentai d’expliquer au taxi qu’il s’était trompé et que je voulais aller au Royal International. Je pris mon téléphone portable et lui désigna l’emplacement de l’hôtel sur la carte, sans prêter attention à que le GPS indiquait à ce moment-là. Il rigola ou j’interprétai la grimace sur sa face et l’étrange bruit généré par sa bouche comme un rire. Il sortit le papier que le fournisseur lui avait donné et répéta plusieurs fois les mêmes mots en chinois tout en me le désignant du doigt. Inutile de dire que je ne comprenais rien. J’essayai de faire fonctionner mon traducteur pour lui expliquer la situation dans un chinois robotique. Mais lui, persistant, continuait à matraquer la même suite de sons, sans prendre la peine d’engager une autre stratégie de communication.

Quand un homme échoue dans l’art de lu dialogue, il sort irrémédiablement sa seconde arme : la colère. Je haussai la voix et répéta le nom de l’hôtel comme un mantra qui au lieu de m’amenait vers le doux sentier de l’illumination, m’enfonçait dans les limbes de l’agressivité.

Cinq bonnes minutes passèrent alors que nous performions cet étrange canon bilingue. Le conducteur avait perdu son sourire et enrichit sa ritournelle de nouveaux sons tout en persistant à me montrer le mot du fournisseur. Il sortit de la voiture, lâcha le papier à terre, ouvrit le coffre et jeta mes bagages sur la route. J’essayai évidemment de l’empêcher, mais malgré être une bonne tête de plus et le double de son poids, je n’osai entreprendre le moindre geste déplacé. Ses mouvements vifs, la brusquerie de ses actions et le regard violent qui l’habitait glacèrent mes muscles, me laissant pétrifié.

Quand je pus reprendre mes esprits et évaluer la situation, le taxi avait disparu. Premier réflexe d’homme du 21e siècle, je plongeai ma main dans mon chino pour consulter mon téléphone. Il n’y était plus. Je fouillai machinalement mes autres poches, même les imaginaires, rien. Il devait être tombé dans la voiture lors de notre altercation. Je peinais à garder mon sang-froid, malgré les -5 degrés. Le chauffeur allait sûrement s’en rendre compte et revenir me l’apporter. Mais plus j’y réfléchissais et plus la probabilité que la suite des événements se déroulât ainsi était faible. Le téléphone avait dû tomber dans l’interstice du siège ou encore sous celui du conducteur. Ce dernier n’allait pas inspecter de fond en comble sa voiture à deux heures du matin. Et même s’il avait l’intention de le faire, je devais attendre la fin de son service puis le temps nécessaire à un trajet de retour. Trajet qu’il n’entreprendrait jamais après notre épisode brutal. Bien que nous ne parlions pas réciproquement la langue de l’autre, nous partagions les deux la capacité de comprendre quand l’autre nous insultait.

Non, j’étais coincé ici au milieu de la nuit, dans le froid infernal de l’hiver et sans la moindre idée d’où je me trouvais. La route se perdait à l’horizon noir, longée de l’autre côté par de hautes barrières tentant de protéger les hangars du vandalisme. De mon côté se présentait une succession d’édifices sans fenêtre ou condamnée par des planches de bois.

Deux possibilités s’ouvraient à moi. La première était d’errer jusqu’à ce que je trouve « âme qui vive » ou que le jour arrive. Je n’avais aucune idée de quelle direction je devais entreprendre, et je ne m’imaginais pas pouvoir marcher plus d’une heure avec mes lourds bagages, la température glaciale et ma fatigue extrême. La deuxième était d’emprunter l’étroit passage se dessinant entre deux bâtiments. Il me semblait que le taxi me l’avait pointé du doigt. Était-ce une indication ou un simple mouvement aléatoire généré par sa colère ? L’allée paraissait étriquée, permettant seul à un homme svelte de la traverser. En l’empruntant, j’allais probablement salir mon complet ou pire, l’abîmer. De plus, je ne pouvais distinguer ou elle pouvait déboucher. La lumière du lampadaire n’éclairait que les trois premiers mètres.

Je choisis la troisième option, m’asseoir sur ma valise et attendre qu’un Deus Ex Machina survienne. Il y avait tout de même plus d’un milliard d’habitants dans ce pays. Une personne allait forcément passer. Quand la peur nous envahit, on préfère s’accrocher à l’espoir aveugle étouffant la raison.

J’agonisai une heure ainsi, mon esprit vaguant entre l’éveil et le songe. Je regardai ma montre régulièrement, je me levai pour voir si quelqu’un passait et je grommelai des insultes envers le taxi, le fournisseur et le dieu grec qui ne voulait pas descendre de sa machine. N’ayant comme rempart contre le froid qu’une chemise en coton et une jaquette, mon corps succomba au frissonnement. La possibilité d’attendre plusieurs heures dehors s’amincit. Avait-on déjà entendu l’histoire d’un homme mort à l’étranger parce que son taxi ne l’avait pas déposé au bon endroit ?

D’un mouvement brusque, j’empoignai mes bagages et me précipitai dans l’allée étroite, comme si mon corps voulait agir avant que mon intellect puisse émettre le moindre doute. Ma valise à roulettes était trop large pour passer, ce qui me força à la porter de côté. Après seulement quelques mètres, je plongeai dans les ténèbres. Mon cœur se pinça et je sentis les gouttes de sueur couler sur mon front malgré le froid perçant. Je voulus à plusieurs reprises revenir sur mes pas, mais cela m’était presque impossible avec ma valise dans la main et l’étroitesse du passage. De plus, j’avais utilisé toutes les ressources de courage disponible cette nuit-là. Un retour en arrière aurait signifié une mort certaine sur le bitume glacé. Ou c’était ce dont j’étais persuadé.

L’allée déboucha sur une cour grande comme un terrain de tennis, éclairée par deux néons crépitant. Je me trouvai dans un cliché de film d’horreur. Je m’étais alors rappelé ces soirées où je critiquai avec mes amis les protagonistes de ces clichés. Leurs actions me paraissaient irrationnelles, dangereuses et souvent inutiles. À leur place, moi, j’aurais fait ceci au lieu de cela et j’aurais pu ainsi me sauver aisément du ravisseur. Et voilà qu’à mon tour je me trouvais seul dans un endroit que toutes les fibres de mon corps rejetaient. Malgré ce sentiment d’effroi, je voulais continuer ma route.

Les deux faibles lueurs révélaient de hauts murs vierges de toutes fenêtres. Au niveau du sol, j’apercevais des portes de garage sectionnelles dont l’avancement de la rouille indiquait qu’elle n’avait pas été ouverte depuis longtemps. J’aurais conclu au cul-de-sac si je n’avais pas distingué ce qui me paraissait le rebord d’une porte à double battant.

En m’approchant, ma supposition se consolida en conviction. À l’instar de ses confrères métallisés, la porte était aussi recouverte de rouille. Cependant, les deux poignées me semblaient tout à fait neuves. Je ne pouvais pas bien les examiner à cause de l’obscurité, mais leur manière de refléter la lumière grésillante démontrait une surface lisse et immaculée. Le toucher confirma ce que la vue avait pressenti. Par réflexe ou imitation d’une série B, j’abaissai la poignée.

Blanc. Cette pure couleur accapara mon champ de vision. Je lâchai mes bagages les laissant retentir sur le sol pour me protéger les yeux de cette vive agression. Mes pupilles, surdilatées par une exposition prolongée à la nuit quasi absolue n’avaient pas eu le temps de se contracter assez rapidement. Au bout de quelques instants, je réussis à ouvrir mes paupières. Étrangement, la lumière ne me semblait plus aussi intense.

Un homme incarnant le stéréotype vivant des sculptures chinoises du Bouddha tenait une lampe torche éteinte à la main gauche. Contrairement à son saint sosie, il n’arborait pas le moindre sourire ni la moindre expression de gentillesse. Vêtu d’un débardeur souillé par le gras, la sueur et autre liquides coagulés, il se tenait derrière un comptoir miteux au bois incrusté de pourriture.

Avant même que je puisse jauger et juger la situation, je me reçus une gerbe de syllabes pointues qui me transpercèrent les tympans. La douleur m’indiqua avec précision qu’il s’agissait de chinois. Et bien que dans cette langue il soit difficile de discerner le menaçant du bienveillant, je n’avais aucun doute que l’homme suintant de gras devant n’était pas en train de m’accueillir poliment.

Abasourdi par l’inattendu d’une telle situation, je tentai d’esquisser des phrases d’excuses, en vain. Il ne s’arrêtait pas de me crier dessus tout en gesticulant ses petits bras potelés. Il ressemblait à un effroyable bébé de taille adulte.

Il m’est impossible de dire combien la scène dura. Je me souviens être figé, au seuil de la porte, incapable d’entreprendre la moindre action devant cette scène insolite. L’interaction, si nous pouvons l’appeler ainsi, cessa quand je lui tendis le papier. Il se mit alors à inspecter le contenu d’une vieille boîte partageant les mêmes qualités esthétiques que son propriétaire. Si je n’étais pas aussi étourdi par la fatigue, le froid et l’angoisse, j’aurais déguerpi par la porte se trouvant à moins d’un mètre derrière moi.

Ses mains arrêtèrent de gigoter, et je crus distinguer la naissance d’un sourire. Il y sortit une clé dont la finesse des gravures détonnait avec son environnement insalubre. L’ébauche de sa joie, probablement étouffée par ses bourrelets, avait disparu de son visage. Il me lança le petit objet en fer-blanc, continua de vociférer des injonctions en chinois tout en m’indiquant la cage d’escalier qui se trouvait à sa gauche. Puis il s’arrêta soudain de parler. Ses yeux fixèrent un point imaginaire à quelques centimètres à côté de moi, comme s’il venait de se rappeler qu’il devait aller acheter du riz ou je ne sais quoi d’autre. Le temps flotta quelques instants ainsi. Il sortit brusquement de sa torpeur, pivota de 90 degrés et alluma un petit téléviseur cathodique qui se trouvait sur une vieille commode. Il semblait avoir oublié ma présence.

Je me dirigeai vers la cage d’escalier et entama ma pénible ascension, alourdie par mes bagages. La moquette au sol dégageait une odeur de moisie alors que les ampoules opaques de poussières révélaient un papier peint aux fleurs rouillées. J’attaquai la neuvième rampe et je n’avais pas encore trouvé la moindre porte ni la moindre fenêtre.

Ne souriez pas ainsi. Je suis conscient que d’un œil extérieur, extérieur à la situation et extérieur à un corps épuisé, mon comportement paraît purement imprudent, téméraire et même stupide. Mais que vouliez-vous que je fasse ? Quand l’inaction risque de vous mener au pire, même l’action la plus déraisonnable devient une solution viable.

Après avoir monté une myriade de marches et perdu le compte du nombre d’étages escaladés, les escaliers s’arrêtaient devant une seule et unique porte, délétère comme le reste du bâtiment. La clé entra dans la serrure et un clic sonore se produisit. Un nuage d’obscurité dense envahissait l’autre côté du seuil. Tout me paraissait trop irréaliste, comme débouchant d’une mauvaise histoire de fantaisie au mieux, ou un conte d’horreur au pire. Le papier énigmatique, le chauffeur souriant à sa lecture, la rue déserte, l’allée obscure, la cour crépitante, l’homme fétide, les escaliers sans fin puis enfin cette porte donnant sur les ténèbres, c’était trop.

Entraîné par ce piège abscons, j’aventurai mon bras à l’intérieur. En tâtant le mur de gauche, mes doigts frôlèrent ce qui semblait être un interrupteur. À son déclenchement, une lumière vive se déploya. Je me trouvai au seuil d’une chambre d’hôtel, une banale chambre d’hôtel ! Une table basse séparait deux lits, dominés par un ventilateur à hélice accroché au plafond. Une commode de style impériale était accoudée au coin de la pièce. Il n’y avait pas de fenêtre, ce qui n’était pas étonnant pour la Chine. Bien que je réprouvais l’absence d’une salle de bain, je soupirai de soulagement. Ce n’était qu’une recommandation d’hôtel. Le fournisseur avait soit très mauvais goût, soit le chauffeur c’était trompé d’adresse, probablement une confusion s’était installée lors de la transmission du papier. Je me laissai tomber sur le lit, contemplant le plafond jauni pendant quelques instants.

Je devais tout de même avouer que l’établissement ne manquait pas de surprise : un emplacement plus qu’inadapté, un service d’accueil brutal, une unique chambre située à je ne savais qu’elle hauteur, mais sans fenêtre ! Et quant aux toilettes… Eh Bien, je me faisais à l’idée de devoir adopter la poubelle comme pot de chambre.

Je me relevai et ouvris ma valise. Heureusement, j’avais été assez prévoyant pour prendre un litre d’eau, une quantité suffisante pour me faire une simple toilette tout en épanchant ma soif durant la nuit. J’utilisai la bouteille, me déshabillai et m’étirai quelques minutes avant d’enfiler mon pyjama.

Mon regard se posait régulièrement sur l’armoire dont la boiserie flamboyait de gravures et peintures représentant dragons, parchemins et sages. La finesse de ses finitions embellie par un lustre rayonnant détonait avec le reste du mobilier, de l’édifice et de ses environs. Bien que peu expert dans l’art chinois, je ne pouvais envisager qu’il s’agissait d’une simple contrefaçon.

J’agrippai les deux poignées tout en notant la complexité de leur forme et la douceur du métal dans lequel ils avaient été forgés. Les desseins révélaient une maîtrise du trait et des contrastes que seul un œil assez téméraire pour les caresser de près pouvait distinguer. Les portes battantes se laissèrent ouvrir sans le moindre grincement de mécontentement. Quel ne fut pas mon étonnement que je fis face à une nouvelle vague de ténèbres.

Alors que je m’attendais à une simple structure de bois abritant quelques cintres solitaires, il m’était impossible d’apercevoir le moindre fond. Ce que j’avais catalogué d’armoire était en réalité une porte. Une porte me replongeant dans le cœur d’une nuit de mystère.

Je refermai le meuble et me tint debout paralysé devant lui. Il me semblait avoir vécu assez de rebondissement pour la soirée. Je pouvais coincer la porte avec l’unique chaise de la chambre, faire mes besoins dans le panier et m’assoupir quelques heures en attendant que le jour arrive. Le jour venu, il me serait plus facile d’atteindre l’aéroport ou ne serait-ce qu’une zone civilisée. Rater mon avion se classer à la dernière place de ma longue liste de soucis.

Vous prétendre que mon esprit aventurier m’invitait à l’exploration serait mensonger et stupide. Vous me connaissez trop bien pour savoir que ma personnalité loge et se complaît à son extrême opposé. Pourtant, un sentiment d’incomplétude me démangeait. Cette soirée me semblait trop étrange, trop exceptionnelle, trop poétique en un sens pour se terminer sur une toilette improvisée. Pourquoi l’hôtel se trouvait-il ainsi caché ? Pourquoi ne contenait-il qu’une seule chambre placée à son sommet ? Et surtout pourquoi y avait-il une deuxième porte camouflée tout en étant mise en avant par le contraste de sa beauté ?

Soudain, je me souvins que j’avais acheté il y a quelques jours un jouet pour mon neveu. C’était une espèce de robot-soldat dont les proportions contredisaient toutes les lois de l’efficience. Tout en offrant douze choix de bruits de mitraillettes et autres fracas (une douce vengeance dédiée à son père), il était doté d’un pistolet projetant de vives lumières. L’incarnation de l’enfer pour un épileptique.

J’ouvris la boîte, m’assurant de n’y laisser aucune marque et y sortis ma lampe torche de fortune. Le faisceau lumineux était certes faible, mais il me permettrait de jauger les environs et peut-être même d’y trouver un interrupteur. Encouragé par mon nouvel outil, j’entrepris l’exploration du lieu inconnu.

Les portes se pivotèrent à nouveau sans produire le moindre bruit. Quand j’enjambai le seuil et relevai le bras pour éclairer l’horizon, la lumière s’écrasa sur un mur à deux mètres devant moi. L’idée que je dusse me faire violence pour explorer une penderie eut à peine le temps de traverser mon esprit quand j’aperçus des escaliers à ma gauche.

Évidemment, j’étais incapable de voir le fond. La rampe s’enfonçait dans la pénombre la plus totale. Soutenu par mon élan de courage initial, je commençai à descendre les marches. Alors que l’obscurité m’embrassait petit à petit de ses tentacules sombres, je me retournai à plusieurs reprises, espérant entrevoir en vain la lumière rassurante de la chambre.

La descente fut longue. Et bien que je n’eusse pas de repère quantitatif, je soupçonnais qu’elle surpassait mon ascension dans la cage d’escalier menant à la chambre. Le silence renforçait les ténèbres pour m’oppresser à la limite du soutenable.

Je me rappelais cette visite des tunnels Viet Cong de Cu Chi au sud du Vietnam. J’avais eu l’occasion de traverser un de ces tubes souterrains. Bien que ce ne fut que 20 mètres, il me semblait avoir eu un aperçu, un échantillon de ce que pouvaient ressentir ces femmes et hommes. Je me trompais. L’obscurité totale, la solitude et l’inconnu favorisaient bien mieux la peur que l’exigu.

Je me trouvais dorénavant sous terre. Je n’avais aucune preuve, mais toutes les parcelles de mon corps suintaient cette réalité. Je me trouvais sous terre dans un escalier secret d’un hôtel qui l’était encore plus en plein milieu de la Chine. Personne ne savait où j’étais sauf un chauffeur de taxi m’ayant probablement déjà oublié.

À mesure que je descendais les marches, illuminant mes pieds pour éviter toute chute, je remarquais que la moquette recouvrant l’escalier avait changé sensiblement. D’un motif floral jauni, tacheté et terni, je découvrais un bleu roi uniforme. L’épaisseur et la matière avaient aussi évolué du dur rocailleux ou moelleux cotonneux. Outre l’idée de m’enfoncer sous terre, l’environnement devenait plus accueillant.

Mon pied heurta la surface plane d’une courte allée débouchant sur une porte. Rien ne transparaissait et je me résignai à faire marche arrière si je me trouvais à nouveau confronté aux ténèbres. Je cherchai la poignée et me laissai baigner par la radiance d’une lumière éblouissante.

Avant que mes yeux puissent s’acclimater, j’entendis le bruit d’une chute d’eau et sentis l’odeur du printemps. Je vis alors une immense cascade métallique écumant une eau pailletée d’or. La pièce ainsi que son mobilier arboraient des dimensions gargantuesques, mélangeant l’austérité du design contemporain à la chaleur du bois travaillé.

C’était une suite comparable à celle que j’avais pu admirer dans ces articles pièges à clics : les 7 plus belles suites du monde, la troisième est inimaginable… ou autres titres qui noierait un Camus dans le noir de l’envie.

D’immenses baies vitrées tapissaient le fond de la piscine d’où se déversait la cascade. Les lumières chaotiques de la ville esquissaient une fresque pointilliste dynamique et malgré ma grande connaissance de Shanghai, je ne reconnaissais aucun édifice. Cette vision ébranla ma conviction d’être sous terre.

Les sols en marbres blancs étaient percés de colonnes dorées supportant la structure improbable d’un jacuzzi suspendu. Le lit, drapé de textiles nacrés, pouvait facilement accueillir une dizaine de personnes sans qu’elles se touchent une seule fois dans la nuit. Les murs étaient habillés des plus belles œuvres antiques et contemporaines. Il m’a même semblé reconnaître le Portrait de Winston Churchill de Sutherland. Se pourrait-il que l’œuvre n’ait jamais été détruite ou n’était-ce qu’une simple imitation ?

À ma plus grande honte, ce qui me marqua le plus fut la salle à manger. Mes péripéties m’avaient ouvert l’appétit et je dois avouer que des images de plats succulents avaient plus d’une fois visité mon esprit. À l’instar du reste, je ne fus pas déçu quand je découvris la salle à manger : un véritable festin m’attendait soigneusement préservé dans un jeu de réchauds et de pièces froides. Mon coup de cœur fut le bœuf rassis sur l’os accompagné d’une sauce au foie gras truffe. Seule l’odeur aurait pu métamorphoser le végane le plus convaincu en un féroce carnassier. Une fois rassasié, je m’attelai à la suite de mon exploration.

Le reste du logement se composait d’une salle de fitness où cinq athlètes auraient pu s’y entraîner simultanément, d’une salle de cinéma accueillant une dizaine de sièges ainsi que d’une salle d’eau digne des plus thermes de la Rome antique.

Ma description va s’arrêter ici. Je ne veux pas non plus vous fatiguer. Mon récit s’est déjà assez étalé dans la paresse des hypotyposes. J’aurais aimé vous montrer ne serait-ce qu’une photo, mais je fus incapable de trouver la moindre prise électrique visible. Il me fut alors impossible de recharger mon téléphone pour y capturer ne serait-ce qu’une preuve.

Dans tous les cas, il est inutile de vous préciser que je n’avais jamais vu un tel faste et surtout à ma pleine disposition. Comment le savais-je ?

C’est simple, un document nominatif m’attendait. Il m’informa de l’utilisation des différents équipements tout en m’accueillant pour la nuitée. La dernière page m’informa que l’on avait changé mon billet d’avion pour me permettre de profiter pleinement de la chambre jusqu’au lendemain soir. Aucune mention du pourquoi ni du comment d’un tel hôtel, si l’on peut appeler ce mélange monstrueux de miteux, d’horrifiques et de merveilleux ainsi.

Le lendemain soir, on toqua derrière une porte orangée que je n’avais pu ouvrir la veille. Un homme élégant me salua à l’intérieur d’une cabine d’ascenseur contenant les bagages que j’avais laissés dans la première chambre. Seuls deux boutons figuraient sur le tableau métallique : une flèche indiquant le haut et une autre le bas. Il pressa sur celle du bas, ce qui amplifia mon incompréhension.

Après quelques minutes de ce que je supposais être une descente, nous débouchâmes dans une petite ruelle où une limousine était garée. Mon premier réflexe fut de lever la tête pour voir l’édifice. Je faisais à nouveau face à un vieux hangar désaffecté. Entré dans la voiture, je fus incapable de percevoir le moindre détail tant le vitrage était obscur. Le chauffeur se refusa à tout commentaire et remonta la fenêtre séparatrice quand je fus trop insistant.

De retour en France, j’essayai de reprendre contact avec le fournisseur. Ce fut impossible, il était mort d’une rupture d’anévrisme le jour de mon départ ou c’est en tout cas ce qu’on m’a affirmé. Il semblerait que le vieil homme ait fêté la bonne nouvelle du contrat préservé trop passionnément. J’élargis mes recherches jusqu’à engager un détective chinois et voyager trois fois à Shanghai pour retrouver l’établissement. Mon seul succès fut de traduire ce morceau de papier, déclencheur de mon aventure.

Et quand le doute m’envahit et l’hypothèse du songe agresse ma sérénité, je le ressors pour y contempler les symboles mandarins signifiant « bonne nuit ».

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