Du bonheur de Frédéric Lenoir

Du bonheur

En résumé : Du bonheur de Frédéric Lenoir vise à comprendre ce qu’est le bonheur et ce que la science et la philosophie peut nous apporter pour l’atteindre.

Temps de lecture : ~14 minutes

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Il est rare que je lise des auteurs français quand il s’agit de livres informationnels. Je n’ai pas d’a priori mais je dois avouer que j’ai rarement été surpris en bien. Frédéric Lenoir est une heureuse exception. J’ai déjà eu le plaisir de lire un certain nombre de ses livres et « Du bonheur » fait parti de mes préférés.

Frédéric Lenoir est un philosophe, sociologue, conférencier et écrivain français. J’apprécie particulièrement sa manière de traiter un sujet le plus exhaustivement possible tout en ayant l’humilité d’annoncer ses limites. Un exemple flagrant est « Petit traité d’histoire des religions » que j’affectionne aussi beaucoup.

« Du bonheur » est une entreprise ambitieuse tentant d’appréhender le sujet hautement complexe qu’est le bonheur. Ce livre est pour moi l’une des références sur le sujet et je conseille à toute personne s’intéressant un tant soit peu au sujet de le lire.

Voici les différents éléments que j’ai pu en retirer. Notez toutefois que cet article n’est pas un résumé de l’ouvrage et qu’il ne suit pas la même chronologie.

Etymologie du terme

      

En grec, le terme pour définir le bonheur était « eudaimonia », ce qui signifiait avoir un bon daimôn. Nous pourrions rapprocher le sens de ce mot par des expressions comme « avoir un ange gardien » ou « être né sous une bonne étoile.

En anglais, le terme « happy » tient de la racine islandaise « happ » qui désigne « chance ».

En français, « bonheur » tire son origine du latin « Bonus auguriez » qui veut dire « bon augure » ou « bonne fortune ».

On voit alors que ces trois langues lient intimement le bonheur à la chance.

Le rôle de la philosophie

      

Lenoir assimile la philosophie à un exercice actif visant à améliorer notre existence. A l’inverse des philosophes actuels cherchant la connaissance pour la connaissance, les philosophes de l’époque définissaient la sagesse comme la quête d’une vie bonne ou heureuse. Une approche que de nombreux auteurs modernes partagent, je pense notamment à Ryan Holiday (bien que ses travaux soient d’une qualité bien plus basse).

Nous pouvons aussi citer Pierre Hadot qui affirme que « la vraie philosophie est donc, dans l’antiquité, exercice spirituel » ou encore André Comte-Sponville qui lève l’interrogation suivante : « Si la philosophie ne nous aide pas à être heureux, ou à être moins malheureux, à quoi bon la philosophie ? »

Qu'est-ce que le bonheur ?

      

Lenoir rejette rapidement la simple quête du plaisir tout en fuyant la souffrance. Il ajoute « La poursuite de l’agréable et le refus du désagréable ne sont donc pas toujours des boussoles fiables pour qui cherche à mener une existence heureuse. »

Aristote dans « Ethique à Nicomaque » ajoute la dimension unique au bonheur : « Le bonheur est le seul but que nous recherchons toujours pour lui-même et jamais pour une autre fin »:

La science quant à elle, a rejeté le vague terme « bonheur » pour le remplacer par « bien-être subjectif ». Une personne peut donc souffrir mais percevoir son existence comme heureuse étant donné qu’aucune mesure externe permet de confirmer ou d’infirmer son ressenti.

Simplement, le bonheur peut se définir par une question : « aimons-nous la vie que nous menons ? »

Le rôle du plaisir

      

Bien sûr, même si le plaisir n’est pas la seule composante du bonheur, ce dernier peut jouer un rôle important. Mais il ne doit pas être suivi aveuglement. Certains plaisirs peuvent amener de plus grands maux.

C’est justement la thèse d’Epicure. Souvent mal compris, l’épicurisme est perçu comme une quête insatiable du bonheur. C’est faux. Par exemple, si Epicure vivait à notre époque, il nous déconseillerait de fumer. Bien que cela puisse nous apporter du plaisir, un cancer des poumons nous apportera une souffrance supérieure. Le solde final sera alors négatif.

On peut résumer l’idée avec le passage suivant de Lenoir : « Le secret d’une vie heureuse ne réside donc pas dans la poursuite aveugle de tous les plaisirs de l’existence, pas plus que dans le fait d’y renoncer, mais dans la recherche du maximum de plaisir avec le maximum de raison. »

Santé et mort

      

Il est alors impératif de prendre soin de sa santé. Schopenhauer affirme que « les neuf dixièmes, au moins, de notre bonheur reposent exclusivement sur la santé. […] un mendiant en bonne santé est plus heureux qu’un roi malade. »

Bien sûr, la santé fait partie des choses que nous pouvons le plus facilement perdre et que nous perdrons tous à un certain moment. Faire face à la mort est une expérience éprouvante (j’imagine) et des ouvrages comme « How we die » et « When breath becomes air » traite du sujet de manière éloquente.

Cet ouvrage ne veut pas traiter le sujet en profondeur, il y a toutefois un passage marquant : « Epicure explique que la peur de mourir relève purement de l’imagination, car tant que nous sommes en vie, nous n’avons aucune expérience du trépas, et quand nous mourrons, il n’y aura plus de conscience individuelle pour sentir la dissolution des atomes dont est fait notre corps et celle de notre âme. » Un bon sujet de réflection !

L'imbécile heureux

  

Et si le malheur n’était que la maladie de l’intelligent ? De nombreux penseurs se sont demandés si la stupidité n’était pas le secret du bonheur. Lenoir rétorque que « le problème de l’imbécile heureux, en effet, est qu’il nage dans la félicité tant qu’il demeure ignorant ou que la vie ne l’accable pas. » Sa citation de Voltaire est aussi évocatrice :  » Je me suis dit cent fois que je serais heureux si j’étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d’un tel bonheur ».

Ce type de bonheur innocent semble alors trop fragile et volatile pour être recherché de manière sérieuse. Faudrait-il alors rétorquer que le « vrai » bonheur est indisponible à « l’imbécile » ? Je ne pense pas.

Rencontrer sa nature profonde

  

Lenoir stipule qu’il est nécessaire d’identifier et de suivre sa nature profonde pour atteindre le bonheur. C’est là où de nombreuses personnes initient une pseudo-quête de leur bonheur. Elles aspirent au bonheur mais ne mettent en oeuvre aucun moyen nécessaire pour y accéder. Le philosophe Alain disait : « Il est impossible que l’on soit heureux si l’on ne veut pas l’être ; il faut donc vouloir son bonheur et le faire ».

Afin de mieux comprendre ce que veut dire « nature profonde » nous pouvons utiliser la triple distinction de Schopenhauer :

  1. Ce que nous sommes : personnalité, force, beauté, intelligence, volonté, etc.
  2. Ce que nous avons : avoirs et possessions
  3. Ce que nous représentons : position sociale, renommée, gloire, etc.

Chacun aura une nature unique est il est impossible de définir objectivement un environnement, un comportement ou même une perception permettant à tous d’être heureux. Pour reprendre à nouveau Schopenhauer, le bonheur et le malheur sont en nous et qu' »avec le même environnement, chacun vit dans un autre monde ».

Le bonheur et la science

  

Lenoir résume des milliers d’études sur le bonheur en trois points (+2 que j’ai ajouté ici pour des raisons pratiques) :

  1. Il existe une prédisposition génétique à être heureux ou malheureux. Attention, nos gènes conditionnent certes de manière importante notre disposition au bonheur, mais ils ne la déterminent pas.
  2. Les conditions extérieures exercent à cet égard une faible influence.
  3. On peut être plus ou moins heureux en modifiant la perception qu’on a de soi-même et de la vie, en modifiant son regard, ses pensées et ses croyances.
  4. On trouve aussi un lien entre bonheur et altruisme.
  5. Les individus semblent avoir une sorte de « point fixe » lié à leur personnalité. On fluctue autour de celui-ci mais on y retourne irrémédiablement. Par exemple, si deux individus ont le même point fixe et qu’un gagne au loto alors que l’autre perd ses deux jambes, il est probable qu’au bout de 5 ans, les deux individus auront à nouveau le même niveau de bien-être subjectif.

Selon Pr. Sonja Lyubomirsky : 50% du bonheur est génétique, 10% provient du cadre de vie et des conditions extérieures et 40% aux efforts personnels.

Il est possible de prouver l’effet mineur des conditions extérieures grâce à une étude de Richard Easterlin publiée en 1974. Easterlin remarque que le revenu brut par individu aux Etats-Unis a augmenté de 60% entre 1945 et 1970. Pourtant, la proportion de personnes qui s’estiment « très heureux » n’a pas varié et reste autour des 40%. En d’autres termes, l’amélioration de leur condition financière n’a pas eu d’effet majeur sur leur bien-être subjectif.

Cela nous amène à un paradoxe social. Quand on demande aux gens ce qui les rend heureux, les sondages nous rapportent les éléments suivant : famille, santé, travail, amitié et spiritualité. Mais quand on leur demande ce qu’il leur faudrait pour être plus heureux, ils répondent : l’argent.

Le cocktail du bonheur

  

Les neuromédiateurs du cerveau qui influent sur notre bonheur :

  1. GABA
  2. Dopamine
  3. Acétylcholine
  4. Sérotonine (influencée par la longueur du gène 5-HTTLPR)

L’hormone qui influe sur notre bonheur est quant à elle l’ocytosine. Attention toutefois aux dérégulateurs qui peuvent nous affecter négativement comme le mercure, le plomb, le bisphénol A, le phtalate et bien sûr, le parabene (qu’on retrouve dans la plupart des cosmétiques !)

Moment présent et souvenirs

  

« Si notre bonheur tient pour beaucoup à notre capacité à vivre dans l’instant présent, il dépend aussi de notre aptitude à nous remémorer des moments heureux de notre vie. »

Le détachement et frugalité ?

  

Epictète : « Nul ne peut te faire de mal si tu ne le veux pas. Car tu subiras un dommage quand tu jugeras que tu subis un dommage »

Schopenhauer, sur la même ligne, conseille de « considérer ce que nous possédons avec le regard précisément que nous aurions si cela nous était arraché ».

Sénèque conseille la même mentalité à une nuance prête : être riche est possible, mais il faut considérer chaque jour comme celui qui peut tout nous enlever. La notion de richesse lui est unique. Les autres stoïciens avaient un regard beaucoup plus critique quant à la possibilité de combiner richesse et bonheur.

Aristote conseille aussi la frugalité avec l’amitié : « un petit nombre d’amis doit suffire, comme dans la nourriture il faut peu d’assaisonnement »

Les ennemis du bonheur

  

Dans notre société actuel, « le droit au bonheur s’est mué en devoir, et, du coup, en fardeau. L’homme moderne est condamné à être heureux et « ne peut s’en prendre qu’à lui-même s’il n’y parvient pas » Pascal Bruckner.

Il est alors important de ne pas se fixer des objectifs écrasants. Mieux vaut les graduer et accepter les échecs.

On peut citer 3 obstacles au bonheur :

  1. Accoutumance : on s’habitue au malheur et on ne cherche plus le bonheur
  2. Notre cerveau prend davantage conscience des événements négatifs que des positifs
  3. L’insatisfaction nous fait chercher toujours mieux et toujours plus.

La sagesse et le bonheur

  

Le sage cherche à adapter ses désirs au monde. Il vise à les maîtriser, à les limiter, voire à les neutraliser pour s’accorder au réel. Son bonheur est immanent : il se réalise ici-bas, dans le monde tel qu’il est, au plus intime de lui-même.

3 grands chemins de sagesse:

  1. Transmutation du désir
  2. Accompagnement souple de la vie
  3. Libération joyeuse du moi

Le stoïcisme et le bonheur

  

Quintessence de la philosophie stoïcienne : se maîtriser et supporter l’adversité en distinguant ce qui dépend de soi, sur quoi on peut agir, du reste face auquel on est impuissant. Les deux objectifs sont la tranquillité de l’âme (ataraxia) et la liberté intérieure (autarkeia).

Nous pourrions ajouter le prosoché qui est l’attention de chaque instant qui permet d’adopter l’attitude appropriée dès que surgit un événement extérieur ou une émotion intérieure.

Les stoïciens nous ont donné deux exercices particulièrement puissants :

  1. Praemeditatio malorum : dédramatiser d’avance la situation par la réflexion et se préparer à avoir l’attitude la plus appropriée si ledit événement vient à se produire.
  2. Un examen de conscience quotidien afin de mesurer les progrès accomplis de jour en jour.

Le bouddhisme et le bonheur

  

Bouddha semble avoir apporté 4 vérités :

  1. Le constat de la non-satisfaction : nous souffrons tous et à tout moment
  2. La cause ? Le désir, la soif, l’avidité et l’attachement
  3. Mais une guérison est possible
  4. Il nous propose le chemin octuple : compréhension juste, pensée juste, parole juste, action juste, moyen d’existence juste, effort juste, attention juste et concentration juste.

Nous sommes enfermé dans le samsara : une perception erronée de la réalité, liée à l’ego et à l’attachement.

Le « but est d’atteindre la sukha : une paix et harmonie profonde de l’esprit qui s’est transformé et qui n’est plus soumis aux aléas des événements agréables ou désagréables de la vie.

Spinoza et le bonheur

  

« J’appelle servitude l’impuissance de l’homme à gouverner et à réduire ses affects ; soumis aux affects, en effet, l’homme ne relève pas de lui-même, mais de la fortune, dont le pouvoir est tel sur lui que souvent il est contraint, voyant le meilleur, de faire le pire. » Spinoza

Spinoza a une vision amorale, c’est-à-dire au-delà du bien et mal : « Nous appelons bon ou mauvais ce qui est utile ou nuisible à la conservation de notre être ». Cette notion correspond bien à la vision de Schopenhauer comme quoi le bonheur de chacun est unique.

Spinoza pense que le meilleur moyen de lutter contre un désir mauvais [cf. la section sur la sagesse], c’est de la mettre en concurrence avec un désir plus puissant. Il ne faut pas réprimer un mauvais désir mais faire surgir de nouveaux désirs, mieux fondés, qui nous apporteront davantage de joie. « On ne peut réduire ou supprimer un affect que par un affect contraire et plus fort que l’affect à réduire ». Par exemple, utiliser la confiance pour battre la peur ou la compassion pour éliminer la haine. Les bouddhistes utilisent un procédé similaire qu’ils appellent « l’alchimie des émotions ».

L’exercice de l’esprit consiste ainsi à éliminer tout ce qui en nous fait obstacle à la joie de vivre : désirs, attachements, etc. Or nous procédons exactement à l’inverse : nous cherchons à être plus heureux en éliminant des obstacles qui nous sont extérieurs.

Un incroyable exemple est Etta Hillesum qui fut déportée et exécutée à Auschwitz. Voici ce qu’elle a écrit dans son journal : « Quand on a une vie intérieure, peu importe sans doute, de quel côté des grilles du camp on se trouve. […] J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu. Aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant, je trouve cette vie belle et riche de sens. A chaque instant. […] Le grand obstacle, c’est toujours la représentation et non la réalité. »

On voit alors que le bonheur est accessible à tous, peu importe les conditions externes. Au lieu de nous concentrer sur ce qui influe effectivement notre bonheur (des facteurs prouvés maintenant par la science), nous nous cantonnons à poursuivre des pistes inutiles, douloureuses et vaines comme l’argent, le succès ou la célébrité.

Je conclurais cet article avec une citation de Christian Bobin « Je suis heureux et rien n’en est la cause ». Le bonheur n’est pas une cause, c’est un choix, un choix de perception.

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Petit bonus : une conférence très intéressante de Frédéric Lenoir sur son propre bouquin.

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Anne Onyme

first hehe xd

je l’ai attendu longtemps ce fameux premier article de 2017, serais-je addict à tes écrits? Est-ce mauvais?

j’ai hâte de me retrouvé dans Auschwitz bis pour voir par moi-même la force dont je dispose

Reply
    Christopher Lieberherr

    C’est une des meilleures addictions hahaha !

    Merci pour le message 🙂

    Reply
Marine

Salut Christopher,

Merci pour ce nouveau partage, je n’ai lu aucun livre de cet auteur jusqu’à présent, je mets celui-ci dans ma (longue) liste, il a l’air très intéressant !

Si l’on cherche le bonheur et qu’on l’assimile au fait de ne jamais vivre de choses « désagréables », alors c’est une quête vaine. Je pense qu’on apprécie d’autant plus le bonheur qu’on a au moins connaissance du « malheur », de la douleur, etc.

Question pour la 2ème distinction de Schopenhauer « Ce que nous avons : avoirs et possessions » est-ce que dedans il y a les avoirs/possessions matérielles et immatérielles, comme un savoir/connaissance qui est différent de l’intelligence (ce que nous sommes).

Et pour la 3ème « Ce que nous représentons » : aux yeux de qui ? De nous ? Des autres ? (mais alors quels autres ?)

« Cela nous amène à un paradoxe social. Quand on demande aux gens ce qui les rend heureux, les sondages nous rapportent les éléments suivant : famille, santé, travail, amitié et spiritualité. Mais quand on leur demande ce qu’il leur faudrait pour être plus heureux, ils répondent : l’argent. »

Clair ! La première réponse est plus sur la durée, long terme, trucs profonds, et la seconde plus dans l’immédiateté j’ai l’impression.

« 2 Notre cerveau prend davantage conscience des événements négatifs que des positifs
3 L’insatisfaction nous fait chercher toujours mieux et toujours plus. »

J’ai le sentiment que la société de consommation, les médias, etc. nous conditionnent aussi pour favoriser grandement ces 2 points car ils y trouvent un intérêt (ventes, audiences). Quelqu’un d’insatisfait matériellement et qui n’a donc pas « assez » pour se payer « tout ce qu’il veut » aura plus tendance à ne pas trop faire de vague (du moment qu’il peut s’offrir tout de même « assez », équilibre)

C’est vraiment énorme la citation du journal d’Etta Hillesum, quelle sagesse, cela a dû être d’un grand réconfort d’avoir ce genre de certitude, de pensées…

J’en profite pour te souhaiter une excellente année 2017 Christopher 🙂

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