L'esclavage de la reconnaissance

reconnaissance

Baruch Spinoza. Portrait de 1665 tiré de la Herzog August Bibliothek.

En résumé : Nous agissons souvent à cause de motivateurs externes : reconnaissance, argent, succès… Cependant, les hommes qui se sont démarqués de notre histoire agissaient pour des raisons internes. Et si une activité ne nous livrait aucun résultat apte à flatter notre ego, persisterions-nous toujours à la faire ? Cette question peut servir de filtre afin de simplifier et clarifier notre vie pour exceller dans ce qui compte réellement.

Temps de lecture : ~7 minutes

Tantôt dénommé le « Prince des philosophes » par Gilles Deleuze [1] ou plus sobrement le « Précurseur » par Nietzsche [2], Baruch Spinoza a marqué l’histoire de la philosophie.

Si Spinoza avait eu une To-do list, on pourrait se l’imaginer ainsi :

  • Définir Dieu et démontrer « logiquement » son existence et son unicité
  • Proposer une religion rationnelle
  • Révolutionner la philosophie [3]

Et qu’est-ce que faisait le « Prince des philosophes » pour gagner sa vie ? Il taillait des lentilles optiques pour lunettes et microscopes.

Et qu’a-t-il fait après avoir achevé son œuvre majeure ? Rien. « L’Éthique » fut publié après sa mort, en 1677 [4].

Tous les jours, après un travail éreintant, Spinoza s’enfermait dans son bureau pour lutter contre les croyances communes en utilisant comme seule arme sa logique. Chaque ligne qui noircissait le papier ne l’approchait ni de la gloire, ni de la fortune, ni même d’un quelconque changement dans le monde.

Mais pourquoi alors dépenser autant d’énergie, travailler autant d’heures et faire autant de sacrifices pour une œuvre qui ne sera lue par personne ?

Car il le voulait. Non pour des raisons externes, mais par un appel interne. Une volonté profonde de comprendre le monde et d’éclairer le chemin vers lequel l’humanité se meut. Ce n’était pas un esclave du regard des autres, mais un homme libre, avec ses propres désirs et objectifs internes.

Agir malgré l’absence de motivateur externe. Voilà une qualité qui est non seulement rare, mais qui semble être le moteur des plus grands personnages de l’histoire.

Pourquoi ?

Car celui qui est motivé par une force interne sera imperméable à tous les aléas de la vie. Les obstacles le motiveront, les échecs lui apprendront et la vanité n’assombrira pas sa vision. Il ne gaspillera pas son temps et son énergie à la vaine quête de la reconnaissance, mais concentrera ses ressources à l’atteinte de son objectif.

  • Combien d’artistes ont mutilé leur art pour avoir plus de fans ?
  • Combien d’hommes politiques ont troqués leurs idéaux pour quelques électeurs de plus ?
  • Combien de scientifiques ont abandonné leur quête de la vérité pour un chèque graisseux ?

La majorité. Et c’est pour cela que ceux qui ont eu la force de préserver leur motivation interne se sont autant différenciés dans le paysage de notre histoire.

La lucidité

Dans un élan de courage, nous pouvons tenter de jeter un regard lucide sur nos réelles motivations.

  • Écrivons-nous pour le plaisir d’écrire, ou pour recevoir des compliments de notre entourage ?
  • Lisons-nous pour le plaisir de lire, ou pour étaler nos connaissances en société ?
  • Faisons-nous du sport pour le plaisir de bouger, ou pour nous enorgueillir à la plage ?

Il est probable que vous ne vous reconnaissiez pas dans les trois exemples ci-dessus. Non. Vous, vous n’écrivez pas pour avoir des followers, de l’argent ou de la reconnaissance. Vous écrivez parce que vous aimez écrire (vous pouvez remplacer le verbe « écrire » par celui qui vous convient le mieux).

Peut-être est-ce le cas. Mais permettez-moi d’émettre un soupçon de scepticisme. La dissonance cognitive à la peau dure, mais il est possible de la contourner momentanément en passant un simple test.

Le test

Répondez le plus honnêtement possible à la question suivante :

Feriez-vous l’activité X s’il était certain que vous n’aurez jamais de reconnaissance, d’argent ou de succès grâce à elle ? [5]

Par exemple :

  • Continueriez-vous votre blog si vous aviez l’assurance que vous ne ferez jamais un centime avec lui et que personne ne vous lira jamais (cf. notre ami Spinoza) ?
  • Continueriez-vous à voir cette personne si vous aviez l’assurance qu’elle ne couchera jamais avec vous ou que vous ne tirerez aucun autre avantage que sa simple présence ?
  • Continueriez-vous à développer votre entreprise si vous aviez l’assurance que vous ne gagnerez pas d’argent ?

Aussi naïf que cela puisse sembler, j’ai l’intime conviction que des hommes comme Benjamin Franklin, Pablo Picasso ou encore Mozart n’ont pas agit pour la reconnaissance, l’argent ou un quelconque succès. Mais parce que leur nature profonde est d’agir ainsi et qu’ils étaient alignés avec elle.

Cadrer et situer l'outil

 

Cet outil (le test) a une fonction spécifique et ne peut être manipulé n’importe où et n’importe quand – comme on n’utilise pas un tournevis pour clouer et un marteau pour visser.

Il semble pouvoir être utilisé de manière optimale quand :

  • On cherche à exceller dans un domaine spécifique et qu’on veut s’assurer qu’on puisse le faire
  • On veut faire dépendre son bonheur uniquement de nos propres actions
  • On est surmené et qu’on veut simplifier et clarifier son quotidien en priorisant ses activités

L’outil paraît moins efficace quand :

  • On analyse une activité nécessaire. Par exemple, travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Il est peu probable que Spinoza était tailleur de lentilles pour des motivations internes…
  • On fait une activité où l’on ne désire pas exceller. Par exemple, faire du piano 20 minutes par jour pour le plaisir de jouer ses pièces favorites. À noter que dans cet exemple, l’activité est nourrie par une motivation interne : avoir la compétence de jouer des musiques qu’on aime.

Un dernier mot

  

Quelle est la morale ? Ne jamais faire une activité déplaisante pour atteindre un but ?

Loin de là. J’émets l’hypothèse qu’il est pratiquement impossible d’exceller dans un domaine si celui-ci est motivé par des raisons externes. Si au contraire, on agit pour des raisons internes, l’activité nous sera agréable et nos chances d’exceller accroîtront.

J’avancerais même que le bonheur d’une personne peut se mesurer par son ratio d’activités motivées par des raisons internes par rapport à celles motivées par des raisons externes.

Connaître les réelles motivations derrière chacune de nos activités nous permettra de savoir si nous sommes un homme libre ou un esclave de la reconnaissance. Pour certain, la libération est à deux pas, pour d’autres le chemin est plus long. Dans tous les cas, l’initier me semble nécessaire non seulement pour améliorer ses performances, mais aussi pour enfin être heureux.

Notes de bas de page

[1] Deleuze, G. & Guattari, F. (1991). Qu’est-ce-que la philosophie ? (lien non affilié), Paris, Éditions de Minuit, p. 49.

[2] Repris de Wikipédia « […] J’ai un précurseur et quel précurseur ! Je ne connaissais presque pas Spinoza […]. [S]ur ces choses ce penseur, le plus anormal et le plus solitaire qui soit, m’est vraiment très proche : il nie l’existence de la liberté de la volonté ; des fins ; de l’ordre moral du monde. […] », dans Friedrich Nietzsche, Lettre à Franz Overbeck, Sils-Maria, le 30 juillet 1881. (Cité dans le Magazine Littéraire, no 370, consacré à Spinoza, traduction de David Rabouin). Mais Nietzsche n’a jamais lu les œuvres de Spinoza. Il a utiliséHistoire de philosophie moderne de Kuno Fischer pour obtenir son information sur Spinoza, voir Andreas Urs Sommer: Nietzsche’s Readings on Spinoza. A Contextualist Study, Particularly on the Reception of Kuno Fischer. Journal of Nietzsche Studies 43/2 (2012), pp. 156-184.

[3] Je me permets de dire cela étant donné l’impact important que Spinoza a eu et a toujours sur la philosophie (c.f. la reconnaissance de Gilles Deleuze).

[4] Ouvrage dont je déconseille la lecture à froid à cause de sa complexité et de sa difficulté d’accès…

[5] J’ai l’impression que cet outil émerge de ma propre réflexion. Il est néanmoins plus probable que je l’ai lu quelque part et ne m’en rappelle plus. Si vous connaissez l’auteur de cet outil, je vous invite à me l’informer. Je changerai alors cette note.

Autres formats

Click Here to Leave a Comment Below

Marine

Salut Christopher

merci pour cette histoire sur Spinoza, je ne la connaissais pas !

Par expérience personnelle, je suis entièrement d’accord sur le fait qu’une motivation intrinsèque est bien plus pertinente, fiable et juste qu’une motivation extrinsèque.

Il faut dire que j’ai plus tendance à avoir une motivation intrinsèque…

Le truc c’est que je vois bien que ce n’est pas le cas de beaucoup de gens. Par exemple, il m’est arrivé de faire quelque chose, d’y passer du temps, sur une finition et qu’on me dise « oh mais tu sais les gens ne le remarqueront pas ». Comme si je faisais ça pour « les gens » et non pour mon « confort » personnel !

Attention, je ne veux pas dire que le regard des autres ne me touchent pas, loin de là, et je ne dis pas non plus que je ne fais absolument rien par rapport au regard de l’autre.

Simplement je met en place certaines choses dans ma vie, comme tu l’écris « malgré l’absence de motivateur externe ».

Ton test, la question à se poser, est très simple et pertinente je trouve, c’est très pratique pour savoir rapidement où se situer par rapport à une activité, merci !

Bonne soirée 🙂

Reply
    Christopher Lieberherr

    Salut Marine !

    Merci à toi pour ton message 🙂

    A bientôt !

    Reply
Leave a Reply: