La libération

I

L’aurore apparaissait accompagnée des rayons lumineux lacérant la prairie. Les plaies initialement rouge sang s’élargissaient pour découvrir la chair verdoyante de la nature.

Le père Delapaix venait de terminer sa troisième nuit d’insomnie. Le docteur ne devait pas tarder. Il tardait. Ou en avait-il l’impression.

Le temps n’appartenait plus à l’horloge accrochée à la cheminée vétuste, mais au nombre d’Ave Maria récité. Chaque prière se faisait plus craintive, chaque parole se faisait plus désespérée, chaque expiration grignotait les maigres restes de son espoir. Son visage s’écaillait par l’angoisse profonde.

Il l’aimait. Il l’aimait plus que son travail, plus que sa paroisse, même plus que la Sainte Vierge. Il n’osait se l’avouer, mais même sa dévotion envers le Père n’était qu’une fanfaronnade burlesque fasse à ce qu’il ressentait pour cette petite fille. Cette fillette qu’il avait recueillie, nourrie, éduquée, protégée, consolée, fortifiée, conseillée.

Ils entamaient leur dixième année de vie commune. Le père Delapaix se sentait à ce jour un vrai père. Un père réellement utile, un père dont les conseils ne servent pas seulement à consoler les âmes pécheresses peu enclines à changer, un père dont un seul mot peut changer la destinée d’un être.

Elle allait avoir 10 ans, il allait en avoir 55. Leur rencontre était tristement banale pour son époque, sa conséquence ne l’était pas.

C’était un vendredi soir. Comme tout homme endurci par la corne de la solitude, le père se réfugiait dans les sphères intellectuelles stériles. Il s’attelait à la rédaction d’un essai sur la Bible depuis 10 ans. Selon lui, la Bible était un livre contenant des merveilles de sagesse, mais quand certains étaient éblouis par les métaphores, paraboles et histoires épiques du livre sacré, le vieux père n’y voyait que du bruit. Un bruit ne menant qu’à la confusion de l’esprit et à la perte de temps dans des interprétations elliptiques qui n’avaient plus leur place à cette époque. On y perdait le coeur.

Alors qu’il s’asseyait sur son tabouret dilaté par l’humidité d’un automne brumeux, on frappa à sa porte. C’était la boulangère du quartier, une grosse femme réputée pour avoir vu la Sainte Vierge dans sa pâte à pain. La sainte baguette était dès lors son produit le mieux vendu. Le pain était certes bon, mais l’histoire l’était encore plus.

Ce soir-là, elle tenait un panier entre ses gros bras.

  • Que me fait le plaisir de votre présence en une heure si tardive ? demanda le père, l’esprit encore teinté par un langage littéraire.
  • Il faut que vous voyez ça, répondit-elle d’un air blafard.

Elle déposa avec une précaution exagérée le panier sur l’unique table de la maison. Quand elle retira le couvercle, le père Delapaix vit une masse orange, noire et blanche se mouvant étrangement. La chose était poilue, bossue et semblait bien vivante. Une main surgit parmi la masse de poils ronronnante, une main humaine.

Elle était là, blottie entre trois chatons, les paupières collées par une naissance précoce. Elle ne pleurait pas, elle ne bougeait presque pas, mais elle respirait.

  • Ces salauds, ils l’ont abandonnée derrière les poubelles de la boutique. Vous imaginez ? même pas sur les ordures, derrière. Ils ne voulaient pas qu’on les retrouve. C’est moche. Heureusement que les chats étaient là, ils l’ont gardée au chaud.

La grosse femme suait par l’effort d’avoir transporté ce malheureux colis. Les gouttes de sueur perlaient son visage telle une peinture expressionniste. Elle était plus révoltée qu’attristée.

  • Qu’est-ce qu’on en fait ? dit-elle après un silence d’une réflexion partagée.
  • Je m’en occupe, lui répondit-il, on trouvera bien un couple intéressé.

Personne ne fut intéressé. Et après quelques mois de démarchage, le père Delapaix renonça à sa quête d’une famille. L’orphelinat n’était pas une option. Il avait vu trop d’enfants y souffrir durant son séminaire.

Il appela la fillette Katie, c’était le prénom qui lui semblait le plus proche de “cat”, chat en anglais.

Dix années de bonheur s’étaient écoulées. Et d’une solitude grasse, il fut dorénavant entouré d’une fillette aux cheveux couleur blé et de trois félins joueurs. Il n’avait jamais osé séparer les chatons, et personne n’avait voulu de trois chats en même temps.

Secoué par un faible gémissement de la petite, le curé sortit de sa rêverie. Bien que la lumière du jour perçait franchement le cristal des fenêtres, le médecin ne faisait toujours pas son apparition. C’était une simple fièvre lui avait-il dit. Mais la température de la jeune fille ne baissait pas, elle augmentait même. Le thermomètre indiquait ce matin des températures alarmantes, des températures mortelles.

  • Si ce foutu médecin ne vient pas dans les quinze prochaines minutes, j’amènerai la petite aux urgences, grommela-t-il dans sa barbe grisonnante.

Les urgences étaient à deux heures de route et le père Delapaix n’avait pas de véhicule. Tant pis, il en empruntera un ou trouvera-t-il bien une âme charitable pour les conduire à l’hôpital.

Quatorze minutes s’écoulèrent et le médecin n’était toujours pas là. Katie délirait à cause de la chaleur. Le père se décida.

Une demi-heure fut requise pour trouver un chauffeur. Non pas que les habitants du village n’étaient pas serviable, mais la majorité n’était plus en âge de conduire, ni même d’entendre quand on sonnait ou frappait à leur porte. La coiffeuse repoussa ses rendez-vous et emmena le vieillard et la fille à la grande ville. Le voyage fut long, encore plus long pour Delapaix. Il ne priait plus, l’angoisse avait gelée sa foi.

Là-bas, on comprit vite la gravité de la situation. Médecins, spécialistes et infirmières se succédèrent. Le désespéré devait à chaque fois réexpliquer la situation. L’interlocuteur faisait signe d’avoir compris, disparaissait et une nouvelle personne apparaissait, vierge du cas. Le père contenait sa colère. Se mettre en colère est inutile, surtout envers les personnes qui peuvent sauver ce que l’on a de plus cher. On plaça à Katie un cathéter où, à tour de rôle, les infirmières lui injectaient ou retiraient du fluide. Quand Delapaix demandait à comprendre, on lui répondait qu’on ne savait pas. Certains s’égaraient dans des explications, longues, techniques et latines pour arriver à la même conclusion. On saura bientôt, voilà la promesse à laquelle le pauvre homme s’agrippait.

Katie avait perdu connaissance pendant le voyage. Elle était blanche, encore plus blanche que d’habitude. Et malgré les jours de fièvres intenses que son corps avait subies, elle lui semblait digne des plus belles peintures angéliques. Dieu n’accepterait jamais qu’un tel être meure ainsi, pas si vite, pas si jeune, jamais.

La nuit arriva et on ne savait toujours pas. On lui expliqua qu’il fallait envoyer les échantillons de sang à un autre laboratoire mieux équipé. Il attendit. Il ne bougeait plus, il ne dormait plus, il ne pensait plus. Chaque geste aurait ravivé son esprit le submergeant d’idées effrayantes. Elle guérira, il le savait, il le voulait.

Katie mourra deux jours plus tard. On avait trouvé la cause, mais bien trop tard. Un type de paludisme lui avait-on dit. Un type rare, difficilement détectable.

Il n’avait jamais quitté sa région depuis leur rencontre, elle non plus. Les médecins étaient troublés, certains ne le croyaient pas, la plupart étaient excités par ce cas d’école. Ils essayaient de lui cacher cet intérêt macabre que tout clinicien a pour la maladie, mais leur masque de tristesse était si fin qu’il en devenait transparent.

Qu’importe la raison, elle était morte, c’est tout. Qu’on donne un nom latin ou un autre à cet événement n’aurait rien changé. Et si on lui avait annoncé qu’elle était morte d’un coup de soleil d’un ongle incarné ou de ne pas s’être assez bien lavé les dents, aurait-ce adouci son malheur ?


II

Tout le village était venu à l’enterrement. On était un peu triste pour le vieux Delapaix, son bonheur fut bref, trop bref. On le plaindra pendant quelques semaines puis on passera à un autre fait divers. Le rôle de Katie se limitera à être un complément des phrases dont le père en sera le sujet. “Tu sais, le père Delapaix, celui qui a perdu sa fille adoptive…”.  

Mais lui, il ne pouvait l’oublier. Il ne pouvait oublier ce sourire aux dents désordonnées, cette chaleur naturelle illuminant les douces soirées d’hiver, ces yeux pétillants de curiosité. Avant leur rencontre sa vie était terne, elle sera dorénavant morose.

La maladie n’emporta pas seulement sa fille, elle emporta sa foi accrochée fermement à sa volonté de vivre. Le sentiment d’inutilité d’un curé de paroisse évidée s’était estompé quand ce nouveau rôle de père lui avait été confié. Lors d’une messe où personne ne vint, cette impression revint fouetter son esprit déjà endolori.

Certes, le poids de l’âge affaiblissait son corps, mais un code génétique efficace lié à une hygiène de vie disciplinée lui promettait encore plusieurs décennies de solitude. On disait qu’il avait bon sang, il l’aurait voulu mauvais.

Que faire ? Attendre patiemment que le temps passe ? Espérer que la mort rampe à son lit ? Se tenir debout au seuil de l’église à voir les gens vaquer à des occupations plus importante que la vie éternelle ? Peut-on leur reprocher de consommer prestement leur maigre ration de vie ? Peut-on les blâmer de ne pas s’intéresser à un Dieu qui laisse mourir les petites filles ? Un Dieu qui laisse son serviteur meurtri, abandonné sous le poids de la solitude.

Attendre ne pouvait être une option, l’intensité de la douleur était trop forte. Le temps était devenu son bourreau. Chaque souvenir était une lame lacérant son âme déjà sanguinolente. Delapaix n’avait plus qu’une obsession, arrêter ce calvaire, s’échapper non pas de son corps, mais de son esprit.

Ah, que la solution aurait été simple s’il n’avait pas été homme d’Église ! Le moindre objet lié à l’action la plus humble aurait pu le libérer : un couteau, une corde, les roues d’une voiture, même une pierre attachée au pied aurait pu le sauver. Et même si sa foi était ébranlée, l’habitude de suivre les préceptes catholiques l’empêchait d’initier toutes actions libératoires.

Mais qu’en était-il du reste ? Que pensait l’église quant à accélérer la visite de la mort ? Pouvait-on l’aider dans son pèlerinage ?

Nombreux étaient ses confrères à violenter leur corps avec l’alcool, la fumée et la nourriture grasse. Il est dit que Jésus buvait du vin, il n’est pas précisé la quantité maximale que l’on peut ingurgiter. La Bible ne fait aucune mention du tabagisme. Et quant à la nourriture, on ne parle ni du sucre ni de la graisse, seuls le porc et certaines céréales y sont cités.

Delapaix décida de changer ses habitudes. Chacun de ses repas dorénavant copieux était accompagné d’une bouteille de vin avant d’être clos par une session intensive d’inhalation de fumée.

Après plusieurs mois, ces nouvelles initiatives n’avaient pas semblé réveiller la mort. Bien qu’une souffrance persistante creusait son visage, sa santé restait de fer. Le tabac n’avait pas réduit son souffle, les desserts écoeurants n’avaient pas arrondi ses formes et le vin semblait même déboucher ses vieilles artères. Delapaix se sentait mal de se sentir bien. La mort était un être fier se disait-il, elle n’acceptait pas qu’on la presse.

Lors d’une nuit de pluie torrentielle, un craquement rugissant des profondeurs de la charpente le réveilla en sursaut. Il constata les dégâts le lendemain matin : la poutre principale avait cédé. Le curé pouvait réparer son toit, mais le travail était périlleux, surtout pour un homme de son âge.

Deux heures plus tard, il déposa une grande échelle sur la façade de sa bicoque et y aborda le sommet. Muni de son matériel, il entreprit les travaux. Bien qu’il frappait sa soixantième année, la fatigue ne l’effleurait qu’à peine. Ses bras immenses et sa taille titanesque lui permettaient de faire le travail de trois hommes.

Dans un village morne et abandonné comme le sien, la communauté décrépie ne tarda pas à remarquer son activité. On l’observa, on le salua, on le questionna, mais surtout, on l’exhorta de redescendre.

Delapaix faisait mine de ne pas entendre. Si l’on insistait trop, il souriait, hochait la tête et recommençait le travail. On lui demanda d’au moins se sécuriser. Il répondit qu’il n’avait pas le matériel. Une jeune mère qu’il ne connaissait pas lui ramena une sangle munie d’une corde. La compagnie qui réparait les autres toits du village avait du surplus. Il remercia, pris l’outillage, le déposa à ses pieds et recommença l’ouvrage. On abandonna. Seules restaient les vieilles commères qui le critiquaient tout en gardant l’espoir secret qu’il se blesse. Une telle histoire pourrait les distraire pendant plusieurs semaines. Rien ne lui arriva.

À la fin de la journée, ses travaux étaient sur le point de s’achever. Ses muscles robustes dégoulinaient de sueur, mais son énergie ne s’en était pas échappée. À sa plus grande tristesse, ils n’avaient fait aucune chute malencontreuse.

On parla du curé et de son exploit toute la soirée. Il avait été le seul à réparer sa maison en un seul jour. L’équipe des cinq toituristes qui lui avait prêté la sangle n’en était qu’au tiers.

On toqua à sa porte trois jours plus tard. Delapaix frissonnait. Ses souvenirs résonnaient à chaque vibration du bois. Un complexe d’hôtels luxueux allait être construit dans les montagnes, à quelques centaines de kilomètres de son village. Le travail était dur, dangereux et mal payé. On manquait cruellement d’homme. Le vieil homme n’avait besoin ni de confort ni d’argent ni de vie. Il accepta.

Sa paroisse, ne vivant qu’aux grands événements, imita un semblant de tristesse à l’aube de son départ. Au crépuscule, tout le monde l’avait oublié.

Le travail y était en effet harassant. Mais Delapaix travaillait, fumait, buvait et mangeait pour trois hommes. Pour la première fois de sa vie, il s’était laissé pousser une barbe épaisse. Cette nouvelle apparence et ses exploits sur les chantiers lui avaient donné le surnom de la Bête. Une bête qui s’attelait toujours aux tâches les plus dangereuses, qui ne se sécurisait jamais et qui frappait l’acier avec une rage infernale. Il ne prenait jamais de pause, et le soir, quand on l’obligeait à quitter le chantier, il s’isolait pour vider trois bouteilles de whisky. Personne n’osait l’approcher trop longtemps. Il n’était pas agressif, mais on comprenait qu’il fuyait quelque chose, quelque chose à l’intérieur de lui. Une fuite amère d’une existence injuste.

Quand les hôtels furent construits, il accepta un travail plus lointain : un chemin de fer dans les montagnes hongroises. Un avantage qui aurait pu le réjouir s’il n’avait été englouti par un dégoût permanent, il ne parlait pas hongrois.

Là-bas, ses collègues ne lui adressaient pas la parole. La barrière de la langue était forte, mais la barrière de la crainte l’était encore plus. Frôlant la septième décennie, un Delapaix métamorphosé était l’incarnation de son surnom bestial. Ses cheveux crasseux coulaient le long de son torse. Des restes de volaille et autres détritus en décomposition englués par la bière épaississaient sa barbe. Son accoutrement ne se composait que d’un haillon dont chaque lambeau était parfumé par la sueur, l’alcool et la putréfaction. Il ne répondait qu’aux ordres par un grognement. Il trimait avec l’équipe de jour, puis avec celle de nuit. Il acceptait le sommeil seulement quand celui-ci le prenait d’assaut. Mais l’évanouissement ne le surprenait jamais à un moment critique, un moment où une simple inattention aurait pu être fatale. Vexée par son entrepreunariat, la mort lui refusait toujours sa visite.


III

Plus de 15 années s’étaient écoulées depuis que Katie avait expiré pour la dernière fois. Désespérée par sa santé inaltérable, la Bête avait décidé de travailler dans une mine de charbon au sud de la Bosnie. L’absence de lumière, l’air presque inexistant la chaleur écrasante et son hygiène de vie précaire finirent par vaincre ce corps d’une solidité indécente.

C’était un matin de janvier quand Delapaix se réveilla dans une quinte de toux violentes. Ce bruit alerta ses compagnons de dortoir qui l’emmenèrent contre son gré à l’infirmerie. Trop faible, ses débattements ne brisèrent qu’un nez avant de s’arrêter net ; l’enragé avait perdu connaissance.

Son cas semblait grave, et l’infirmière de garde l’envoya à l’hôpital de la région. La fièvre avait rejoint la toux et le pauvre homme naviguait entre les grelottements et les chaleurs cuisantes. Après une semaine d’examens, on déclara qu’il avait besoin de repos. Une façon élégante de dire que son mal leur semblait incurable.

Une perfusion au bras dont la raison lui échappait, on le plaça dans une chambre habitée par cinq autres convalescents. Sa toux calmée et la fièvre estompée, Delapaix dormit les trois premiers jours. L’extrême faiblesse lui avait ôté temporairement son envie pressante de mourir, ou peut-être étaient-ce les calmants qu’on le forçait d’ingurgiter.

Au quatrième jour, il put se redresser. Deux vieilles dont le bassin était emplâtré dormaient. Les deux autres lits étaient entourés du rideau opaque typique des hôpitaux. Le lit à sa droite restait inoccupé.

À midi, il accepta de manger. Plus vite les force lui reviendront, plus vite il pourra se remettre à sa tâche destructrice. Alors qu’il finissait sa soupe, un lit fit irruption dans la chambre. Une fillette y était allongée, pas plus vieille que Katie. Elle ne bougeait pas, elle devait dormir. Elle était pâle, très pâle, trop pâle.

Une fois la petite installée sur son lit définitif, Delapaix se hissa pour mieux l’observer. Son regard se noircit d’effroi. Le petit corps frêle était tatoué d’hématomes verdâtres. Les nombreux pansements cachaient des plaies aussi grandes que sa main d’homme robuste. Mais ce qui marqua le vieillard ne fut pas ce qu’il y avait, mais ce qui manqua. La jambe droite de la fillette n’était qu’un moignon enveloppé d’un bandage ensanglanté.

Une infirmière remarqua son regard abasourdi.

  • Une victime de plus lui dit-elle dans un français parfait bien qu’empreint d’un fort accent. Cela fait vingt ans que des salopards ont posé ces engins de mutilations. On en voit des dizaines par mois comme elle et ça ne risquent pas de s’arrêter.
  • C’est moche, répondit-il à voix basse.
  • Non ce n’est pas moche ! C’est… c’est injuste, c’est monstrueux, c’est inhumain, c’est épouvantable. Non, c’est dégoûtant. C’est tout simplement dégoûtant. L’homme est dégoûtant.

Il ne répondit pas. Il n’y avait rien à répondre. Et pourtant, une pensée traversa Delapaix. Quand le hasard nous offres ses plus beaux cadeaux, nous proclamons que la vie est belle. Mais quand le hasard nous frappe de ses coups aveugles, alors notre existence devient dégoûtante. Peut-on réellement aimer et haïr le même maître ?

Les jours étaient rythmés par les piqûres, les prises de tension et les repas. Ces derniers n’étaient pas si mauvais. La fillette sortait graduellement de son sommeil pesant. Elle bougeait un peu, puis un peu plus. Elle gémissait, puis grognait pour enfin crier. Les infirmières venaient munies d’une longue aiguille dont elles vidaient le contenu directement dans le reste de jambe. Les cris disparaissaient quelques minutes plus tard. Le répit était alors d’une heure ou deux, si la petite ne commençait pas à vomir.

Les tentatives de parler avec elle furent vaines durant les premiers jours. Aveuglée par les oeillères de la souffrance, elle semblait ne pas discerner son environnement.

Un matin, c’est pourtant elle qui décida de lui adresser la parole. Elle lui parla dans un anglais approximatif dont la compréhension de Delapaix était tout autant approximative.

  • Pourquoi t’es là ?
  • Oh, une méchante infection des poumons. Malheureusement, je m’en remettrai, lui répondit-il sérieusement.
  • Si tu veux, on peut échanger de place. Ma jambe ne s’en remettra pas elle !

Il sourit tout en baissant les yeux, éhonté par ses propres mots. Elle comprit sa gêne et décida de ne pas laisser mourir l’échange.

  • Je m’appelle Selma. On m’a toujours dit que ça signifie “protégé par les Dieux”. C’est pas drôle ça ? Ils avaient dû prendre leur pause café j’imagine.
  • Les noms sont souvent mensongers. Le mien parle d’une paix que j’ai perdue il y a longtemps.

La petite ne répondait plus, la faiblesse l’avait envahie. Delapaix se retourna sur le dos est la suivie dans un sommeil sans rêves.

À mesure que les jours passèrent, l’ancien curé et l’ancienne bipède s’attaquèrent à des conversations plus longues. Chaque minute supplémentaire était une victoire sur la maladie, un territoire conquis par la vie. Il avait retrouvé une raison de guérir, celle de distraire la petite, de lui faire oublier ses souffrances, de la rassurer lors de ses crises nocturnes, de la garder dans le camp des vivants.

Le jour où Delapaix devait sortir de l’hôpital, Selma fut frappée par une fièvre violente. L’infection de sa jambe mutilée avançait dangereusement vers ses reins. Bien que libre de recommencer son suicide camouflé, il décida de rester au chevet de la petite.

La vie de cet être si frêle, si innocent dansa entre la vie et la mort pendant une semaine. Le vieil homme ne quitta pas une minute l’hôpital, malgré les remontrances peu enthousiastes du personnel soignant. Et vu que personne ne vint visiter la jeune fille, on finit par dire qu’il était son grand-père. Le voilà élevé du statut de père à celui d’un père grandi, le grand-père de Selma.

Delapaix reprit les travaux. Il ne buvait plus, ne fumait plus et travaillait avec précaution. Chaque soir, il allait visiter la petite à l’hôpital. Depuis qu’elle avait vaincu l’infection, son état s’améliorait rapidement. Il discutait avec elle, lui amenait des gourmandises locales et lui apprenait divers jeux de cartes. Grâce aux cours d’anglais qu’il prenait les midis avec un collègue britannique, il était capable de mieux communiquer avec la fillette. Elle se débrouillait toujours mieux que lui.

Plusieurs mois passèrent. Et à mesure que le corps de Selma se solidifiait, leur relation se fortifiait. Le jour de sa sortie, le fait que Delapaix l’accueilla chez lui était une évidence. La fillette vivait dans un orphelinat peu recommandable. Son accident survint alors qu’elle tentait de s’y échapper. On lui avait promis de bientôt devenir une danseuse étoile dans un pays riche. Elle n’était pas naïve, elle avait internet.

Bien qu’il se pliait en quatre pour elle, le grand-père Delapaix se rendit rapidement compte que son travail et son environnement n’étaient pas sains pour la petite. Il lui proposa alors de rentrer dans son pays d’origine. Elle accepta.

Son village n’avait pas changé, simplement allégé de quelques vieilles décédées. La paroisse ne l’avait pas remplacé et accepta avec joie qu’il revienne. Les quelques vieux restants pensaient qu’un village sans homme d’église portait malheur. On lui redonna même la demeure paroissienne.

Grâce à ses économies, il put acheter à la petite la meilleure prothèse combinée une rééducation de pointe. Elle était forte, courageuse et déterminée. Chaque matin, il descendait à la grande ville pour l’amener à ses sessions. Maintenant, il avait une voiture.

Il lui offrit aussi des cours de français. Elle apprenait si vite qu’on planifiait de la scolariser l’année suivante. Il était fier d’elle, mais surtout heureux de la voir s’épanouir.

Lors d’un jour de printemps parfumé, le grand-père Delapaix s’appuya au seuil de sa petite église. Les rues étaient désertes, mais son coeur était empli de joie. Selma l’avait appelé de son cours de rééducation, elle avait marché sans béquilles pour la première fois. Elle voulait être maintenant danseuse, un vrai danseuse, une danseuse unique, capable de faire ce qu’aucune bipède ne serait capable d’exécuter. Il lui avait promis de l’inscrire à un cours de danse le mois prochain si elle continuait de faire autant de progrès.

Elle avait adouci une existence dont l’amertume n’était plus qu’un arrière-goût lointain. Certes, il n’avait pas oublié Katie, mais il avait à nouveau une raison de continuer à respirer. Il voulait voir Selma guérir, rire, grandir.

Il se redressa, ferma la porte et se dirigea vers l’autel. La lumière emplissait les lieux de sa douceur éclatante. Jésus-Christ le regardait du haut de sa croix. Le grand-père Delapaix était dorénavant en paix avec Dieu. Ses voies sont impénétrables, comme les volontés du hasard. On ne peut L’aimer quand Il donne et Le détester quand Il reprend, se disait-il. La Sainte Vierge posait son regard doux et plein de vie sur lui.

En se dirigeant vers l’autel, il sentit sa jambe droite partir sans le reste du corps. Il tenta un mouvement compensatoire avec ses bras, mais son dos fut happé vers l’arrière. Son corps comme arc bouté contre un mur invisible resta en l’air quelques instants avant de retomber brusquement.  Sa tête se fracassa contre le sol froid de l’allée centrale. Le craquement violent d’une nuque brisée retentit jusqu’aux alcôves, d’où les saints scrutaient paisiblement la scène. Delapaix était libéré.

Mounia

J’ai lu avec attention votre nouvelle, je ne suis qu’une lectrice novice sans grandes références alors je vais vous parler avec le coeur comme je le fais toujours, le début m’a emballée c’est surtout le décès précoce de Katie qui m’a retenue, j’ai également apprécié quelques jolies formulations et réflexions lié au destin pour ma part et non au hasard je n’y crois pas. D’ailleurs je vous imagine cartésien éloigné de la foi (je précise avoir découvert votre blog il y a moins d’une heure et ne rien connaître de vous excusez mon indélicatesse). Je suis déçue par la fin qui me semble si facile j’aurai aimé être surprise j’aime être happée, tourbillonnée par une suite de rebondissements ou même un récit simple et efficace peut me convenir mais cette fois ci ce fut trop prévisible et la leçon ne me séduis pas. En revanche j’aime plus ou moins votre style. J’essaierai avec plaisir une autre de vos nouvelles mais pour l’instant il est tard. Merci pour votre nouvelle et merci pour votre lecture. Bien à vous Mounia

Reply
    Christopher Lieberherr

    Bonjour Mounia,

    Merci beaucoup pour votre commentaire très instructif. C’est un bon point, je vais travailler mes prochaines fins afin d’éviter le trop évident.

    Très belle soirée à vous,

    Christopher

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