La pensée en 6 chapeaux

6 chapeaux

Créateur : Dan Flavin. Pas de titre.

« Pendant près de 2400 ans, nous avons utilisé l’argumentation comme seul moyen de débattre d’un sujet. L’argumentation est une manière grossière et inefficace de le faire. »  – Edward de Bono

Edward de Bono propose un nouveau moyen : la pensée parallèle à travers la méthode des 6 chapeaux de la réflexion. Cette méthode a notamment permis à :

  • ABB de consacrer 2 jours de réunions pour ses projets internationaux au lieu de 20 jours.
  • Siemens de réduire le temps de développement d’un produit de 50%.
  • Veolia Transport de ne passer que 15 minutes pour enregistrer un nouveau client au lieu de 8 heures.
  • Statoil de résoudre en 12 minutes un problème qui lui coûtait 100 000$ par jour.

La technique est simple, convaincante et efficace. Elle peut être utilisée individuellement ou en groupe.

Je vous la présente à travers cet article.

Limite de l'argumentation

Notre pensée occidentale est essentiellement préoccupée par « ce qui est » et délaisse « ce qui peut être ». On cherche LA vérité et LA solution dans une case mentale basée sur notre propre vécu. Ce fonctionnement est efficace dans un monde stable où les situations passées se reproduisent. Mais il ne l’est pas dans un monde en mouvement où l’étendard du futur est un point d’interrogation. 

Il n’est pas rare d’assister à une argumentation où les deux partis ont raison. Le problème est qu’ils ne parlent pas de la même chose, ou qu’il ne traite pas la question de la même manière.

Pensée parallèle

Je vais reprendre la métaphore de « Safari en pays stratégique » avec mes propres mots :

Trois aveugles sont autour d’un éléphant. Ils ne savent pas ce qu’est un éléphant et n’en ont jamais vu. Chacun va toucher une partie différente de l’éléphant et se limiter à celle-ci. Suite à l’expérience, les aveugles se rencontrent et discutent de leur expérience.

  • Le premier, qui n’a touché que la trompe, dira que l’éléphant ressemble à un ver géant.
  • Le second, qui n’a touché que le flanc, dira que l’éléphant est un mur immense, tiède et rugueux.
  • Le troisième, qui n’a touché que les défenses, dira que l’éléphant s’approche d’une lance pointue.

Cette métaphore peut représenter notre manière de traiter la réalité et d’en débattre.

La pensée parallèle suggère que les aveugles inspectent ensemble les différentes parties de l’éléphant. À chaque instant, les trois aveugles « regardent » en parallèle dans la même direction. Si deux visions semblent contradictoires, aucun des partis ne tentera de prouver que l’autre a tort. La solution tiendra compte des deux visions – à moins qu’un choix soit nécessaire.

L’important n’est pas d’avoir raison. Le but est de mieux appréhender la réalité pour trouver un moyen d’aller de l’avant.

La méthode des 6 chapeaux

 

Pour braver nos mauvais réflexes de pensée, Edward de Bono a créé une méthode pour nous permettre de penser en parallèle – et non par opposition.

6 chapeaux

 

Reprenons la métaphore des aveugles. Avant d’inspecter l’éléphant, ils décident de mettre en place un programme pour s’assurer d’inspecter toutes les facettes de l’animal.

La méthode propose de réfléchir à travers 6 angles ou 6 chapeaux imaginaires. Le chapeau symbolise un rôle visible. Il est facile de le mettre et de l’enlever aux yeux de tous.

L’important est que tout le monde réfléchisse avec le même chapeau en même temps. Si chacun porte un chapeau différent, nous revenons à une argumentation classique où tout le monde veut défendre ses idées et sa fierté.

Le chapeau blanc

Le blanc symbolise l’absence de couleur, l’absence de partialité.

Il représente la pensée analytique, impartiale et objective. Le penseur devient un ordinateur qui présente l’information pure. L’interprétation et l’opinion en sont absentes. Deux niveaux d’informations sont acceptés :

  1. Les faits prouvés et vérifiés. Ce sont des certitudes.
  2. Les faits que l’on croit vrais, mais qui n’ont pas été complètement vérifiés.

Il faut préciser le degré de véracité de chaque information avec une échelle allant de « toujours vrai » à « jamais vrai ».

Le chapeau rouge

Le rouge symbolise le feu des émotions.

Le porter permet au penseur d’exprimer son sentiment sur la question. Une fois libéré de son émotion, il est capable de regarder la question sous d’autres angles. Il donne aussi la possibilité d’explorer les sentiments des autres.

Le chapeau couvre deux catégories de sentiments :

  • Les émotions courantes comme la peur, l’enthousiasme ou le soupçon.
  • Les intuitions, pressentiments, sensations, goûts et sentiments esthétiques qui ne se justifient pas.

Pour le bon fonctionnement du chapeau rouge, il ne faut jamais tenter de justifier ses sentiments ou leur donner une raison logique. L’objectif est de réfréner l’habitude de séparer les émotions de la prise de décision.

Le chapeau noir

Le noir symbolise la prudence.

Le penseur se penchera sur les risques, points faibles, dangers, obstacles, problèmes et inconvénients potentiels. Il veut repérer les difficultés et en éviter les dangers.

Le chapeau noir permet d’évaluer les idées pour savoir si le penseur doit aller plus loin dans cette voie, de dresser les faiblesses qu’il doit surmonter et signale les erreurs de procédure dans la réflexion elle-même.

Attention de ne pas en abuser – comme tous les autres chapeaux. Je rappelle que le chapeau noir n’induit pas l’argumentation, mais souligne les points qui appellent à la prudence.

Le chapeau jaune

Le jaune – couleur du soleil – symbolise le positif, le constructif et l’optimisme.

Le penseur traite de l’évaluation positive allant de la logique pragmatique au rêve visionnaire. Il qualifie ensuite les idées comme raisonnables ou non. Mais ce n’est pas parce qu’une idée n’est pas raisonnable qu’il la supprimera pour autant.

Le chapeau jaune fournit des propositions et des suggestions concrètes et efficaces. Le mot d’ordre est « opérationnalité ». Mais cela n’empêche pas la spéculation et la recherche d’opportunité.

Pour définir ses limites, le chapeau jaune examine la valeur et le profit. La simple euphorie positive est réservée au chapeau rouge. La création d’idées nouvelles relève du chapeau vert. 

Le chapeau vert

« Le monde que nous avons créé est le résultat de notre niveau de réflexion, mais les problèmes qu’il engendre ne sauraient être résolus à ce même niveau. » – Albert Einstein

Le vert symbolise la nature et sa fertile créativité.

Le penseur cherche à aller au-delà de ce qui est connu, évident et satisfaisant. À tout moment, il peut faire une pause créative et explorer de nouvelles possibilités aptes à enrichir sa réflexion.

Quand il porte le chapeau vert, le mouvement remplace le jugement. Il cherche à progresser à partir d’une idée pour en atteindre une autre. Une idée d’apparence stupide peut lui permettre de rebondir sur une excellente. Il peut faciliter cette provocation en choisissant des mots au hasard.

Je reprends un exemple de l’auteur :

« Donc on a cigarette po [provocation –  opération] grenouille. Grenouille suggère un bond, alors on pourrait avoir une cigarette qui s’éteint toute seule assez rapidement. Ce serait un avantage dans la lutte contre les incendies. Cela pourrait aussi permettre au fumeur de fumer une partie de sa cigarette et de fumer le reste plus tard. Cela nous mène à une nouvelle marque de cigarettes qu’on appellerait « minis », qui seraient évidemment très courtes et fumées en deux à trois minutes.»

Le chapeau bleu

 

Le bleu symbolise le ciel qui est au-dessus de tout – le recul.

Le penseur réfléchit au travail de réflexion nécessaire à l’exploration d’un sujet et organise son déroulement. En d’autres termes, il orchestre les autres chapeaux.

Le chapeau bleu permet d’initier la réflexion, de la conclure, mais aussi d’empêcher la polémique. Il impose une discipline.

Le chapeau bleu d’introduction indique :

  • Pourquoi le penseur est-il ici ;
  • À quoi réfléchit-il ;
  • La définition de la situation ou du problème ;
  • Ce qu’il veut atteindre ;
  • Ce qu’il recherche ;
  • Le contexte de sa réflexion ;
  • La séquence des chapeaux à utiliser.

Le chapeau bleu de conclusion indique :

  • Ce que le penseur a atteint ;
  • Le résultat ;
  • La conclusion ;
  • La conception ;
  • La solution ;
  • Les prochaines étapes.

Dans un groupe, on peut désigner une personne en chapeau bleu. Elle sera la facilitatrice et ordonnera l’enchaînement des modes de pensées. Pour éviter que la porteuse du chapeau bleu utilise son pouvoir pour diriger le groupe vers la conclusion souhaitée, chaque membre du groupe peut intervenir dans ce rôle.

Mon avis

Cette méthode paraît dans un premier temps burlesque et artificielle. Entendre quelqu’un dire qu’elle va « mettre son chapeau rouge » avant d’exprimer son mécontentement en est presque comique.

Mais c’est ce côté détonant qui est la force de cette méthode. Nous sommes souvent plus concernés par la victoire de nos idées que par la résolution du problème. Nous voulons gagner en prouvant que l’autre a tort. Le caractère théâtral des chapeaux nous retire la sensation d’être dans une arène de gladiateur. Le simple fait d’annoncer qu’on va mettre un chapeau rouge nous détache de notre propre émotion. Et ce recul nous permet de l’analyser plus librement.

Elle nous sort aussi de notre rôle par défaut. Par exemple, une personne peut se complaire dans la critique. Détruire les idées des autres fait partie intégrante de son identité. Cette personne est souvent fière de son rôle et se considère comme supérieure. Le simple fait de cadrer son négativisme dans une catégorie – le chapeau noir – la forcera à prouver qu’elle est aussi bonne dans les autres rôles. Une motivation qu’elle n’aurait pas eue dans une réunion classique. Si cela n’est pas le cas, le groupe aura placé le rôle de cette personne dans une catégorie précise.

Quant à son utilisation individuelle, la méthode des 6 chapeaux nous permet de combler nos lacunes de réflexion. Nous avons tous une nature spécifique, qu’elle soit rêveuse, optimiste ou pessimiste. En utilisant cette méthode, nous forçons notre esprit explorer de nouvelles manières de penser et ainsi enrichir notre réflexion.

Au-delà de tout, c’est une leçon de modestie. L’optimiste regarde le pessimiste avec dédain. Le pragmatique rabaisse le créatif. L’intuitif prend de haut l’analytique. Et vice versa. En pratiquant cette méthode, on s’aperçoit que chaque mode de pensée a son utilité. Que l’une n’est pas supérieure à l’autre – mais que leur union l’est !

Références

Edward de Bono (1985). Les six chapeaux de la réflexion (lien non-affilié), la méthode d’influence mondiale. Traduit de l’anglais par Michèle Sauvalle. Editions Eyrolles.

Mintzberg, H., Ahlstrand, B., & Lampel, J. (2009). Safari en pays stratégie: l’exploration des grands courants de la pensée stratégique (lien non-affilié). Pearson.

 

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