La restriction comme outil de productivité

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Mary Corse

Les improvisations sur Mallarmé frôlent l’absurde. Pierre Boulez les a composées en utilisant le sérialisme intégral – la technique de composition musicale la plus restrictive.

Écrire et formaliser une musique est l’inverse de l’improvisation. Mais alors, pourquoi Boulez a-t-il utilisé le terme « improvisation » ?

J’ai eu la réponse lors d’un séminaire de Michaël Jarrell – un compositeur contemporain à Boulez et mon ancien professeur de composition. Il y démontra que la liberté n’est pas nécessairement bénéfique à la créativité. C’est même l’inverse, elle peut lui nuire. La contrainte quant à elle, peut permettre à la créativité de se développer.

En se fixant les contraintes maximales pour un compositeur, Boulez a pu libérer sa créativité – une qualité qu’on porte souvent à l’improvisation.

Il n’est pas le seul à l’avoir fait. La restriction a été utilisée dans de nombreux domaines artistiques :

  • Le roman « La Disparition » de Georges Perec qui ne comporte pas une seule fois la lettre e.
  • Les poèmes écrits en alexandrins de 12 syllabes.
  • Les haïkus qui se limitent à 17 mores.

Depuis cette révélation artistique, j’ai cherché à formaliser et transposer la restriction comme outil dans d’autres domaines. Pour cela, il est nécessaire de définir ce qu’est la restriction comme outil de productivité.

La restriction en théorie

« Restriction » est un terme qui pourra bientôt être banni de notre vocabulaire. Nous avons accès à tout et presque tout de suite. (Le « presque » pourra être retiré d’ici quelques décennies). Un choix implique rarement la privation de l’autre. On regarde la télévision en scrollant Facebook sur notre téléphone portable, en lisant les nouvelles sur notre tablette tout en mangeant un plat précuisiné. Il y a 30 ans, lire le journal dans un cinéma était compliqué. Manger en même temps frôlait l’impossible.

Cette nouvelle liberté handicape notre créativité. Au lieu de chercher une solution innovante qui répond à nos besoins, on télécharge une app. Et si l’app ne fonctionne pas, on tape sur Google qu’elle ne marche pas. Et si Google ne marche pas, on dévisage notre écran la bouche béante. On s’imagine bientôt avec une perfusion au bras, un masque de fer sur la bouche, enchaîné à l’avant d’un camion crachant du feu dans un désert sans fin. Les tambours sont facultatifs.

Sans créativité, la productivité revient à exécuter les choses le plus rapidement possible. Une fois la vitesse maximale atteinte, il n’est plus plus possible de s’améliorer. Mais combinée à la créativité, la productivité permet d’analyser la tâche autrement. Par son nouveau regard, elle découvre un nouveau processus plus efficient.

L’idée est de réinsérer la contrainte qui stimulera la créativité afin d’augmenter la productivité. Mais cette fois-ci, la restriction sera sélectionnée et maîtrisée.

 

La restriction en pratique

La restriction peut être appliquée à presque tous les domaines :

  • En écriture, se limiter à un nombre de mots ;
  • En peinture, n’utiliser que 3 couleurs ;
  • En cuisine, ne prendre que 5 aliments ;
  • En lecture, ne lire qu’un auteur pendant 2 mois ;
  • En couple, ne le faire qu’en une seule position ;
  • En communication, ne jamais utiliser « mais » ;
  • En prise de parole en public, ne pas illustrer avec PowerPoint ;
  • En gestion du temps, fixer une courte échéance à une tâche spécifique.

Je vais me pencher sur le dernier point et l’illustrer avec les tâches ménagères.

Voici le planning des tâches ménagères que Deborah et moi devons accomplir une fois par semaine :

  • Monter les objets posés aux sols comme les chaises, vases, décorations… ;
  • Enfiler la lessive ;
  • Enclencher l’aspirateur automatique appelé affectueusement « Roomba » ;
  • Redescendre les objets ;
  • Dépoussiérer + éternuer 50 fois à cause de la poussière ;
  • Laver les miroirs et autres surfaces brillantes ;
  • Nettoyer la salle de bains et les toilettes ;
  • Remonter les objets ;
  • Passer la serpillière ;
  • Redescendre les objets ;
  • Dégraisser le four et le micro-ondes ;
  • Recycler ;
  • Mettre la lessive dans le séchoir ;
  • Ranger la lessive.

Le temps total requiert 1h de travail à deux. (Outre attendre 2h que la lessive sèche).

J’ai essayé samedi dernier de m’imposer une restriction temporelle – 45 minutes au lieu d’une heure. J’avais deux moyens d’action :

  1. Accélérer mon exécution (voir le chapitre suivant) ;
  2. Repenser mon emploi du temps.

Je me suis alors rendu compte de l’inefficience de mon planning.

Le point le plus évident est le fait de monter et redescendre deux fois les objets. Je suis obligé de les redescendre la première fois pour bien dépoussiérer les meubles – puis de les remonter pour passer la serpillière. Mais si je déplace la tâche de dépoussiérer avant l’aspirateur, je ne dois que monter et redescendre une seule fois. J’élimine déjà deux étapes du processus.

Le deuxième point concerne le nettoyage des surfaces brillantes et le dégraissage. Le dégraissage demande de mettre le produit et d’attendre quelques minutes qu’il agisse. Je peux alors initier le dégraissage, nettoyer les surfaces brillantes puis réutiliser le même chiffon – que je laverai par la suite – pour passer dans le four et le micro-onde. Je gagne plusieurs minutes.

Il y de nombreux points que j’ai améliorés et que je tente encore d’améliorer ce processus. Je ne vais pas vous faire un exposé entier de mes tâches ménagères. Cette explication avait pour seule vocation d’exemplifier la restriction comme outil de productivité.

En me contraignant, j’ai pu réduire de 25% le temps alloué aux tâches ménagères. Je vise maintenant une réduction de 50%. Imaginez le pouvoir de cet outil dans des processus plus longs et plus complexes.

Le danger

Je tiens à soulever un risque majeur dans la restriction temporelle. Beaucoup de personnes essaieront de résoudre la contrainte en agissant plus rapidement. Dans l’exemple de mes tâches ménagères, j’aurais pu simplement me dépêcher.

Le problème de cette solution, c’est qu’elle altère la qualité du travail. Certes, le travail sera abattu plus rapidement, mais le résultat sera moins intéressant. L’efficience vise à atteindre ses objectifs avec le minimum de ressources. Elle ne veut pas revoir ses objectifs à la baisse.

Se mettre une contrainte, c’est s’ajouter une difficulté. Elle requerra une réflexion approfondie. N’oublions pas qu’un haïku peut prendre plus de temps à être écrit qu’un roman entier.

La limite de se fixer des limites

Dans cet article, je traite de la restriction comme outil de productivité. Si vous désirez l’utiliser comme outil de jeu, la limite qui suit n’existe pas.

La restriction est un outil et sa place doit être dans la boîte à outils. Vous êtes son maître en non l’inverse. Bien qu’il soit bénéfique de l’utiliser dans tous les domaines afin d’augmenter sa productivité, il est important de savoir s’en libérer.

Dans certaines occasions ou activités, il faut accepter de ne se fixer aucune limite. Par exemple, commencer la danse sans avoir d’objectif en tête. Comme trop de liberté tue la créativité, trop de contraintes peuvent l’étouffer.

En tant que restricteur maladif, je me soigne en me fixant une journée par semaine où je n’ai aucun objectif ni restriction. Si j’initie une activité, c’est pour le plaisir de la faire, c’est tout. Comme pour l’entraînement sportif, un effort répété et trop soutenu aura un effet contre-productif. Au lieu de se fixer une journée par semaine, il est aussi possible de se fixer une activité par jour sans contrainte.

Dernières pensées

La restriction nous force à réfléchir sur des fonctionnements automatiques. Pour reprendre la terminologie de Daniel Kahneman : penser en système 2 sur une tâche qui requiert d’habitude le système 1. C’est un travail qui de prime abord peut demander un effort et un temps de réflexion. Mais cet investissement sera grandement récompensé.

Je conseille de n’utiliser la restriction que sur une tâche à la fois. Une fois que celle-ci est optimisée, on peut l’utiliser sur une nouvelle. Comme toujours, la dispersion mène à la médiocrité.

N’oublions pas les mots de Blaise Pascal :

« Je n’ai fait celle-ci plus longue que parce que je n’ai pas eu le loisir de la faire plus courte » * – Blaise Pascal (Les Provinciales, 16e lettre).

* La reprise de Winston Churchill est plus célèbre : « Je vais faire un long discours aujourd’hui ; je n’ai pas eu le temps d’en préparer un court ».

 

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Marine

Salut Christopher,

c’est une bonne idée la restriction pour optimiser, effectivement aller plus vite, ça va un temps mais ça peut être contre-productif.

L’exemple que tu prends des tâches ménagères est parlant. Le truc c’est qu’en fait tu optimises et du coup ça te prends moins de temps. Je veux dire, on peut voir le prob à l’envers. C’est à dire « est-ce que je pourrais me faciliter la vie, et si oui comment ? » (pour moi monter/descendre 1 fois les objets au lieu de 2, c’est se faciliter la vie, se faire moins chier quoi).

Régulièrement, je me pose des questions sur mes routines et me demande si je peux éliminer une tâche, en regrouper, ou les agencer différemment pour gagner en simplicité.
Typiquement : est-ce que ce truc que je fais par habitude (système 1) est nécessaire et si oui, pourrait-il être optimisé (le bouquin de Daniel Kahneman est vraiment top, surtout la 1ère partie) ? Là ton exemple du ménage, en fait tu gagnes en simplicité + en temps, donc c cool.

Parfois des trucs tout con, rien que changer l’ordre des choses, ça permet de gagner quelques minutes qui au bout du compte peuvent faire beaucoup (tu économises du temps, de l’énergie, de la ressource quoi).

Après j’ai plutôt tendance à me mettre des restrictions toute seule, disons des règles pour cadrer ma vie, les routines rentrent là-dedans par ex.

« La restriction est un outil et sa place doit être dans la boîte à outils. Vous êtes son maître en non l’inverse. Bien qu’il soit bénéfique de l’utiliser dans tous les domaines afin d’augmenter sa productivité, il est important de savoir s’en libérer. »

Du coup ça, ça me parle. J’essaye aussi de voir régulièrement si je ne me mets pas des restrictions automatiquement sur des choses, et qui en fait me compliquent la vie.

Je pense que tout le monde le fait un peu, style « il faut que je sois sorti de chez moi à x heure max pour avoir le temps de me rendre au boulot », et là effectivement ta réflexion sur les contraintes/restrictions va plus loin, on peut le faire même pour les choses pour lesquelles on n’est pas « obligé ».

Bonne soirée:)

Reply
    Christopher Lieberherr

    Salut Marine,

    Merci pour ton commentaire. Je n’ai rien à ajouter. Je suis tout à fait d’accord avec toi 🙂

    A bientôt !

    Christopher

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