Tomber amoureux de l'ennui

Tomber amoureux de l'ennui

Sol LeWitt. Wall drawing #47. Le tableau est divisé en 15 sections verticales, remplies par des lignes pointant dans les 4 directions avec toutes leurs combinaisons possibles. Un bel exemple de maîtrise de l’ennui.

Âgé de 6 ans, Joshua Waitzkin se promenait avec sa mère dans le Washington square Park de New York. Il fut soudain interpellé par un groupe de vieillards dont le regard était fixé sur des damiers noir et blanc. Quand il s’approcha, un des joueurs d’échecs lui proposa de faire une partie. Après quelques explications, la première partie de l’enfant commença.

Au bout de quelques coups, le septuagénaire regarda la mère avec colère. « Pourquoi m’avez-vous menti ? Ce petit sait très bien jouer aux échecs ! ». Elle n’avait pas menti.

Quelques années plus tard, Joshua Waitzkin fut propulsé au rang de prodige en remportant championnat après championnat. À cause du livre de son père « A la recherche de Bobby Fischer » et de son adaptation au cinéma, Waitzkin était une célébrité. Un statut qu’il vécut mal. Il décida alors de se tourner vers le Tai Chi Chuan.

5 ans plus tard, il devint le champion du monde de Tai Chi Chuan catégorie poids moyen.

En 2007, il écrivit un livre « The art of learning »1 où il expliqua les techniques d’apprentissages qu’il a utilisés pour atteindre des résultats aussi significatifs. Une technique a particulièrement retenu mon intention que j’appellerai : « Tomber amoureux de l’ennui »²

L'ennui

Waitzkin explique que ce qui différencie un champion d’un amateur n’est pas un équipement ou une technique secrète. Dans le Tai Chi Chuan, maîtriser un mouvement demande de le répéter plusieurs milliers de fois. Ce qui différencie le champion, c’est sa capacité de faire et refaire le même mouvement tout en gardant la même concentration. Un amateur perdra vite sa concentration ou abandonnera son entraînement.

On pourrait penser que la différence fondamentale tient de cette capacité à répéter la même action sans éprouver de l’ennui. Néanmoins, Waitzkin même souligne que l’ennui fait partie intégrante de leur pratique. Le champion s’ennuie, mais il l’apprécie.

Il ne s’agit pas alors d’être capable de ne pas s’ennuyer, mais d’apprendre à apprécier l’ennui.

La peur de l'ennui

Une des peurs les plus présentes à notre époque est l’ennui. Il suffit de vider la batterie du Smartphone d’une personne pour qu’elle panique. Nous avons tellement l’habitude d’être distraits à longueur de journée que l’ennui semble une perte de temps, ou même pire, un gâchis insoutenable.

C’est la cause fondamentale du multitasking. De peur que la tâche en soi ne nous distraie pas entièrement, on la complète avec une ou plusieurs autres. On en arrive au point où on mange au restaurant avec une personne tout en regardant la télévision au-dessus de sa tête et en répondant à des SMS.

On s’agite, on tourne en rond et on se fatigue pour rien. On commence 1000 activités, mais on ne devient bon dans aucune d’elle. On initie 1000 projets, mais on n’en termine aucun. On crée 1000 relations, mais on n’en approfondit aucune. En fuyant l’ennui, la vie devient à un tel point superficielle qu’elle en est ennuyeuse. Quel paradoxe !

Au lieu de continuer cette vaine fuite de la peur, il serait plus intelligent de se retourner et de lui faire face. Qui sait, peut-être qu’elle n’est pas si immonde que ça ?

Apprendre l'ennui

 

Waitzkin ne donne pas de conseils précis pour aimer l’ennui. Il affirme seulement qu’en se plongeant dans une activité on en remarque toutes ses subtilités. Chaque répétition est unique en soi.

Ça sonne bien, mais si c’était aussi simple, tout le monde serait un expert dans au moins une discipline.

Il y a donc des personnes qui voient une subtilité différente dans chaque répétition et la majorité qui ne voit rien du tout. Soit nous postulons pour un don génétique unique, soit nous acceptons que l’ennui s’apprenne.

J’ai alors exploré – et j’explore toujours – des moyens d’apprendre l’ennui. De mon expérience, je me suis rendu compte que l’ennui était similaire à un muscle. Non entraîné, il est faible et peu endurant. Mais avec la bonne pratique, il peut atteindre des performances à peine imaginables.

À mon plus grand désespoir, j’ai découvert qu’il n’existait pas encore de coach de l’ennui. Je me suis alors créé un programme d’entraînement personnalisé pour apprendre à m’ennuyer. Le principe est le même : commencer petit, mais s’entraîner régulièrement. Par contre, manger protéiné et prendre de la créatine ne va pas accélérer les résultats…

Le principe est de chercher des moments ennuyeux dans la journée où l’on a l’habitude d’ajouter une couche de distraction supplémentaire pour éviter l’ennui. Par exemple :

  • Faire la vaisselle avec de la musique
  • Se doucher aussi avec de la musique
  • Manger en regardant un film
  • Faire une pause YouTube/Facebook/Twitter/… pendant le travail

On choisit dans un premier temps une seule activité. Prenons par exemple « manger en regardant un film ». Le but ne sera pas d’épuiser son muscle de l’ennui en lui assénant un entraînement trop violent. Un claquage de l’ennui peut être très douloureux… Et comme pour les coachs, il n’y a pas encore de physiothérapeutes de l’ennui.

On commencera alors avec des petites répétitions de 2 à 3 minutes. Si le repas dure 25 minutes. On fera 3 séries d’une répétition de 2 à 3 minutes où on arrête la télévision ou l’ordinateur, on enclenche un minuteur et on se force à ne rien faire d’autre que de manger.

Au bout d’une semaine, on peut augmenter les répétitions à 3min10. On augmentera l’intensité de l’entraînement graduellement jusqu’à ce que l’exercice de manger ennuyeusement soit maîtrisé. On pourra alors s’attaquer à l’exercice suivant : se doucher ennuyeusement.

Concernant les suppléments, j’ai un peu menti. La créatine de l’ennui, c’est la méditation. Si vous voulez des résultats plus rapides, vous pouvez ajouter une dose de 5 minutes de méditation tous les matins. Attention, n’oubliez pas que c’est un supplément. Un excès peut être nocif et ce n’est pas la source principale de vos progrès – juste un accélérateur.

 

Apprécier l'ennui

Imaginons que vous soyez maintenant un athlète de l’ennui. Vous êtes capable de peindre en blanc un mur blanc pendant 8 heures sans souffrir le moins de monde.

Peut-être penserez-vous que votre vie sera devenue ennuyeuse.

C’est l’inverse. Bien que nous essayons de fuir constamment l’ennui, les occasions sont nombreuses où nous sommes obligés de lui faire face. En apprenant à vivre avec elle, l’ennui se transforme et change de nature. Nous arrivons alors au stade que Waitzkin décrivait : chaque répétition devient unique. En des termes plus communs, chaque bouchée devient unique, chaque pas devient intéressant, chaque assiette qu’on lave nous raconte une histoire.

Pour apprécier le vin, il est nécessaire de développer son palais. Un novice aura l’impression que tous les vins se ressemblent. Un expert pourra écrire un livre sur chaque gorgée.

Pour apprécier la vie, développer son palais envers l’ennui est une étape obligatoire.

Références

Joshua Waitzkin : The art of learning (lien non affilié)

C’est un clin d’oeil à l’excellent article de James Clear « Fall in love with Boredom« 

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Marine

Salut Christopher,

merci pour ce nouvel article, effectivement l’ennui, pas évident à gérer, du moins pour moi.

Je fais du Tai Chi depuis plus de 2 ans, et donc l’exemple me parle beaucoup, effectivement, refaire tous les jours les mêmes mouvements en gardant la concentration, ce n’est pas évident pour moi et quand je me rend compte que je pars dans mes pensées, je reviens au moment présent.

« On en arrive au point où on mange au restaurant avec une personne tout en regardant la télévision au-dessus de sa tête et en répondant à nos SMS. »

C’est vraiment flippant ces comportements, on le voit beaucoup avec le Smartphone, c’est dommage pour les relations et tout, de ne pas pouvoir éteindre ou mettre en mode pas déranger pendant ne serait-ce qu’1 heure ! Alors que bon, il est je pense pour la grande majorité des personnes très rares les fois où ils vont manquer un appel/message vraiment important.

Ce que je fais, depuis un peu plus d’un an j’ai arrêté la TV en mangeant le midi (le JT de 13h) et depuis quelques mois, arrêté aussi la TV le soir pendant que je mange. Donc je ne gagne pas de temps, mais je me retrouve avec mes pensées, je fais plus attention à la nourriture que je mange, je regarde dehors parfois.

Tu évoques le fait d’ajouter une « couche de distraction supplémentaire pour éviter l’ennui », je pense que c’est aussi valable pour autre chose que l’ennui : notre petite voix intérieure. Parfois on n’aime pas ce qu’elle dit, et du coup on se rajoute une couche pour pas l’entendre.

Ce que tu préconises si j’ai bien compris, c’est de vivre le moment présent, être à ce qu’on fait en monotâche ? Pas si évident mais clairement, l’entraînement est pour moi la meilleure méthode aussi, associé bien sûr avec la persévérance.

Belle fin de semaine:)

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    Christopher Lieberherr

    Salut Marine,

    En effet, on pourrait parler de moment présent. J’ai préféré prendre l’angle inverse qui me semblait plus rare. Surtout que la terme « moment présent » me semble parfois entaché d’une couche superflue d’ésotérisme. C’est pour cela que je l’évite.

    « Tu évoques le fait d’ajouter une « couche de distraction supplémentaire pour éviter l’ennui », je pense que c’est aussi valable pour autre chose que l’ennui : notre petite voix intérieure. Parfois on n’aime pas ce qu’elle dit, et du coup on se rajoute une couche pour pas l’entendre. »

    Entièrement d’accord avec toi !

    A très bientôt,

    Christopher

    Reply
*Sophie *

Christopher,
Merci pour cet article
Cela rejoint mon envie, en ce moment, de manger en conscience, sans radio (en remerciant, ce que j’ai dans mon assiette )
Plus de télévision. ..depuis 2 ans , mais « phone »

Ce qui m’a plu aussi dans ton article, le fait d’effectuer un trajet…. pour le trajet !!!! Ce que je fais en promenant ma Chienne (très bonne occasion ! !!) et en appréciant. .. un oiseau, une fleur…un arbre…. le fleuve proche de chez moi….

S’imprégner de notre environnement. .. profiter de ce qui nous entoure… regarder… humer les arbres, les fleurs, …. autour de nous… Comblent tout ennui

Beau week-end. .. »ennuyeux  » ou dans l’instant présent

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    Christopher Lieberherr

    Bonjour Sophie,

    Oui, comme Marine l’a souligné, on peut parler de « moment ou instant présent ». J’évite toutefois ce terme pour les raisons évoquées dans mon commentaire à Marine.

    Merci pour votre message et à bientôt !

    Christopher

    Reply
Alain Ternaute

Mais si, il existe un coach de l’ennui !

… Enfin, je veux dire un programme d’apprentissage : la méthode Vittoz.
Ce travail de concentration sur ce que l’on est en train de faire ou de vivre m’y a fait tout de suite penser. C’est une méthode pour retrouver de la concentration, se reconnecter au réel, par des exercices de retour au conscient de ce que l’on fait/vit. C’est un genre de méditation du présent. Elle est conseillé comme aide aux dépressifs et aux gens qui ont des troubles de l’attention, mais peut très bien servir de base pour apprendre à aimer l’ennui. Moi qui ai toujours la tête dans les nuages, je pratique les exercices de temps en temps et ça m’aide bien.

http://www.methodevittoz.ch/index.php?pg=presentation.php

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